Full text of "Axël"
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DU MEME AUTEUR
PkEMIÈRES POÉSlliS
Isis
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MORGANE
La Révolte
l b n o c v e a u m 0 k d b
4.0ntes cruels
L'ÈVEFUTtRE
Akëdysséril
L'Amour suprême
Tribulat Bonhomet
Histoires insolites
i Nouveaux combs cruels
Sous presse :
Chez les passants
Tous droits réservés
Cet ouTragc a été déposé au Ministère de l'Intiriaur
en décembre 1889.
AXEL
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
Vingt exejnplaires numérotés
SUR PAPIER DE HOLLANDE
COMTE DE VILLiERS DE L'ISLE-ADAM
• •
AXEL
PARIS
MAISON QUANTIN
COMPAGNIE GÉNÉRALE d'iMPRESSIOX ET d'ÉDITIOî»
7, rue Saint-Benoît
1890
AXEL
PERSONNAGES
Axel d'Aukrsperg.
L'Archidiacre.
Maître Janus.
Le commandeur Kaspar d'Auërsperg.
Ukko, page d'Axel d'Auërsperg.
Herr Zaciiarias.
gotthold.
Hartwig.
MlKLAUS.
Le Desservant de l'office des morts.
Eve Sara E.mmanuèle de Malpers.
L'Abbesse.
Sœur Aloyse.
Sœur Laudation, tourière.
Sœur Calixte, économe.
Religieuses du cloître de Sainte-Apollodora.
Chœur des vieux Serviteurs-militaires d'Auërsperi
Chœur des Bûcherons.
L'action se passe en ce siècle, vers l'an 1828.
La première partie, en un monastère de Religieuses-
trinitaires, le cloître de Sainte-Apollodora, situé sur les
confins du littoral de l'ancienne Flandre française.
Les trois autres parties, dans l'est de rAUemagne sep-
tentrionale, en un très vieux château fort, le burg des
margraves d'Auërsperg, isolé au milieu du Schuartz-
wald.
PREMIERE PARTIE
LE MONDE RELIGIEUX
Cœurs tendres, approclip/. : ici l'on aime encore !
Mais l'auiour, rpuré, s'allume sur l'autel :
Tout ce qu'il a d'iiuraain à ce feu s'évapore,
Toul ce qui reste est immortel.
Lamautine.
AXEL
PREMIERE PARTIE
LE MONDE RELIGIEUX
§ 1. ...et forcez-les d'entrer I
Le chœur claustral dans la chapelle d'une vieille
abbaye.
Au fond, grande fenêtre à vitrail. — A gauche, les quatre
rangs des stalles. Elles sVlèvent insensiblement, en
hémicycle, contre la haute grille circulaire fermée
et voilée de draperies. Au fond, près de la grille, porte
basse, aux degrés de pierre, communiquant au
cloître.
A droite, faisant face aux stalles, les sept marches et
le parvis du maître-autel invisible. — Le tapis se
prolonge jusqu'au milieu du chœur, au bord des
dalles tumulaires. Sur la deuxième marche, clochette
et encensoirs d'or. Plus haut, corbeilles de fleurs. La
6 AXEL
lampe du sanctuaire éclaire seule l'édifice, entre les
grands piliers, chargés (Tex-volo, qui supportent
l'abside principale: là, s'élève, sur des ailes, la chaire
de marbre blanc.
Une forme humaine, long voilé et les pieds nus sur des
sandales, se tient debout sous la lampe. — Entrent,
au fond, l'Abbesse et l'Archidiacre en habits sacer-
dotaux.
Le prêtre s'agenouille devant l'autel et demeure en
prière : l'Abbesse s'approche de l'être voilé dont elle
découvre la tête, brusquement.
Un visage d'une beauté mystérieuse apparaît; c'est
une femme. Elle est immobile, les bras croisés, les
paupières baissées. L'Abbesse la regarde pendant
quelques instants, en silence.
SCÈNE PREMIERE
SARA, L'ABBESSE, L'ARCHIDIACRE,
puis soEiR ALOYSE.
l'Abbesse
Sara ! le minuit de Noël va sonner, remi)lis-
sant nos âmes d'allégresse! L'autel va s'illuminer,
tout à l'heure, comme une arche d'alliance! nos
prières vont s'envoler sur l'aile des cantiques!
Avant que cette heure })asse dans les cieux, il
importe que je vous notifie la résolution sacrée
que j'ai prise touchant votre avenir.
LE MONDE RELIGIEUX 7
Souvenez-vous, Sara. Votre père et votre mère.,
aux approches de la mort, me mandèrent en leur
manoir pour vous confier à moi. Depuis sept ans
vous vivez en ce cloître, libre comme une enlimt
dans un jardin. Cependant, les jeux des enfants
vous furent toujours étrangers et je ne vous ai
jamais vue sourire. Que peut signifier une nature
aussi studieuse et aussi solitaire? — Est-ce de
relire sans cesse tous nos vieux livres qui vous
humiliera l'esprit?
Ecoutez, Sara, vous êtes une âme obscure.
Sur votre visage toujours pâle brille le reflet d'on
ne sait quel orgueil ancien. 11 sommeille en
vous... — oh! les harmonies que vous tirez de
l'orgue vous ont trahie!... Elles sont tellement
sombres que j'ai dû prier sœur Aloyse de le tenir
à votre place. — Malgré la réserve et la simpli-
cité de vos rares paroles et de tous vos actes, je
vous ai méditée longtemps et attentivement. Je
sens que je ne vous connais pas. Vous vous
soumettez avec une sorte d'indifférence taciturne
aux pratiques de notre obédience. — Prenez
garde à l'endurcissement du cœur!
Ma fille, vous êtes une lampe dans un tom-
beau : je veux vous raviver pour l'Espérance.
Vanité que la vie sans la prière ! La vingt-troisième
année de vos jours s'est accomplie; ce qu'il faut,
8 AXEL
pour VOUS secourir, c'est l'onction, — c'est l'onc-
tion! et que vous soyez toute à Dieu, qui pacifie
les cœurs inquiets. Certes, selon les hommes,
je devrais admettre que vous êtes libre de nous
quitter; mais, selon Dieu, moi, qui ai charge de
votre âme, puis-je vous laisser rentrer dans le
monde, seule, riche et aussi belle, au milieu de
ces tentations (dont je n'ignore pas les séduisantes
violences, non plus que le désenchantement
mortel)? — Ai-je le droit, alors que vous m'avez
été confiée, de ne pas agir, en cette circonstance,
pour le mieux de votre bonheur réel, incapable
que vous êtes de le discerner? — L'expérience
des voluptés conduit au désespoir : plus tard,
malgré votre volonté, vous seriez sans force pour
revenir; je dois le prévoir pour vous. Quoi! le
vertige vous guette au bord du gouffre et je
n'aurais pas le droit de vous préserver de son
attirance! Mon abstention serait une faiblesse
proditoire dont vous sauriez me demander compte
au dernier jour. — Ne point vous retenir quand
vous voulez plonger dans les ténèbres ! sans direc-
teur, ni famille! et avec l'esprit ardent que je devine
sous vos paupières baissées? Non! non. Vous ne
sauriez vous conduire, là-bas, selon Dieu. — Je
vais donc vous offrir à Lui ce soir même. Oui
cette nuit. m siicnce.
LE AIONDE RELIGIEUX 9
Ma fille, lorsqu'il y a trois mois je vous fis des
ouvertures à ce sujet, j'essuyai, de votre part, un
refus. J'eus recours à Vin-parc, aux privations
sévères, aux mortifications... Et pendant que
vous subissiez, résignée d'ailleurs, votre péni-
tence, je faisais prier pour vous et j'intercédais
moi-même avec ferveur, offrant mes larmes à
Celui qui est tout pardon.
Ne me forcez donc plus à recourir à des
rigueurs pour vous faire rentrer en vous-même
et vous pousser, pour ainsi dire, vers le Ciel.
Aujourd'hui, en ce beau soir de fête, je vous ai
tirée de votre cachot; j'ai choisi cette nuit
bienheureuse pour vous consacrer au Seigneur,
au milieu des (leurs, des lumières et de l'encens.
Vous serez la fiancée amère de ce soir nuptial.
Ainsi la grâce descendra sur vous; l'oubli vous
rendra l'esprit moins inquiet; vous sentirez
bientôt le poids de l'amour divin ; et, un jour (il
n'est pas loin, peut-être!) tressaillant au souvenir
de cette heure sainte, vous m'embrasserez, les
joues baignées de pleurs d'extase et de joie. —
Et ce sera le touchant, l'édifiant spectacle, réservé
aux vierges qui demeurent à l'ombre de cet autel.
Et vous comprendrez, alors, ce que j'ai osé faire,
ce que j'ai pris sur moi d'accomplir. — Allons,
soyez en paix. Elle se détourae.
10 AXEL
— Sœur Laudalion, allumez les cierges.
L'autel s'illumine peu ù peu durant la fin de la scène.
Maintenant, ma sœur et ma fille, je vous l'ai
dit : — vous êtes une riche de ce monde. Ici l'on
entre en se dépouillant de tout orgueil et de toute
richesse. Nous sommes pauvres; mais ce qae
nous avons, nous le donnons, la pauvreté ne
s'ennoblissant que par la charité. On vous a légué
châteaux, i)alais, forêts et plaines. Voici le par-
chemin dans lequel vous faites abandon de tous
vos biens à la communauté. Voici une plume.
Signez.
Sara décroise les bras, prend la plume et signe impassi-
blement.
Bien. C'est cela même.
Elle regarde Sara qui est rentrée dans son immobilité.
Merci. A clle-mcmc en se dirigo.int vers rArcliidiacre ; QUÔ
Dieu me voie — et me juge!
Arrivée auprès du vieux prêtre, elle lui touclie l'épaule
et, inclinée, chuchote quelques paroles.
l'Archidiacre, se levant et à voix basse
Le jeûne, le cachot et le silence font de la
lumière en ces âmes orgueilleuses : il fallait cela!
LE MONDK RELIGIEUX II
il faut cela. Ilaut, s'approchant <\o Sara : Sara, SœilP
Emmanuèle en Dieu ! les quelques doutes se sont
dissipés qui nous faisaient appréhender autour de
vous la présence du malin esprit. Bien est-il vrai
qu'en un tel jour nous eussions écarté de nos
pensées, à votre sujet, toute supposition inquiète :
mais l'aumône que Dieu vous a donné de pouvoir
nous faire achève de vous purifier, à nos yeux,
de tout soupçon de tiédeur. Elle militera pour
vous dans les abandonnements et dans les déré-
lictions. Je vais vous recevoir dans un instant
parmi celles qui, dorénavant, sont vos sœurs.
Dès longtemps vous fûtes considérée par elles, et
par nous, comme une appelée et comme une élue.
Votre noviciat est fini,
l'Abbesse
Ma fille, nous allons vous revêtir de la robe
nuptiale et ceindre ce front de la couronne des
vierges sacrées, en symbole des noces futures.
Puis, vous viendrez ici, à cette place, au milieu
des cantiques. Là, vous vous étendrez, en signe
de mort : et sur vous sera jeté le drap de nos
trépassées. Sous cette dalle, repose la Bienheu-
reuse qui fonda ce monastère, et que vous prierez
particulièrement avant l'ofiertoire. Une fois les
vœux prononcés, votre chevelure mondjiine tom-
12 AXEL
bera sous le ciseau de notre règle. Puis, on vous
revêtira du saint habit que vous garderez, jusqu'à
la fin de vos jours d'épreuve, ici-bas.
Une jeune religieuse, une enfant, d'une figure char-
mante, en vêtements blancs et bleus, apparaît derrière
l'autel. Elle semble un peu pâlie. Elle regarde Sara.
Moi, je partirai bientôt pour mon éternité; vous
hériterez de ma crosse d'ivoire et vous ferez,
à votre tour... ce que je fais. se détournant:
Venez, sœur Aloyse!
La religieuse s'approche.
SCENE II
LES MÊMES, SŒUR ALOYSE.
l'AbBESSE, continuant
Sccur Aloyse, voici la compagne, la sœur pré-
férée que vous aimez avec tendresse et qui est
notre fille chérie. Votre voix lui sera plus douce
que la mienne et je compte sur vos bonnes paroles
pour dissiper les tentations qui pourraient s'éle-
ver en son cœur à cette heure suprême, un siienae.
— Vous l'aimez beaucoup, n'est-ce pas?
LE MONDE RELIGIEUX 13
SœUR AlOYSE, grave
Oui, ma mère.
l' Abbesse
Je la confie à votre dilection. Vous veillerez et
prierez avec elle, dans l'oratoire, jusqu'à l' avant-
quart de minuit.
L'Abbesse remonte vers le soubassement de la chaire
où se tient rArchidiacre. Le prêtre parcourt, main-
tenant, des parchemins et des papiers, auprès d'une
lampe que vient de poser, sur l'un des bras d'une
stalle, sœur Laudation.
SOEUR AlOYSE, à part, s'approchaiit de Sara
Mon Dieu! joignant les mains sur l'épaale de Sara, et
d'une vois très basse, presque indistincte : bara, SOUVienS—
toi de nos roses, dans l'allée des sépultures ! ïu
m'es apparue comme une sœur inespérée. Après
Dieu, c'est toi. Si tu veux que je meure, je
mourrai. Rappelle-toi mon front appuyé sur tes
mains pâles, le soir, au tomber du soleil. Je suis
inconsolable de t' avoir vue. Hélas! tu es la bien-
aiméel... J'ai la mélancolie de toi. Je n'ai de force
que vers toi. un silence. Cède ; deviens comme
nous, sous un voile! Partage l'épreuve d'un ins-
tant. Tu sais bien que nous ne pouvons pas
vivre! — Si vite nous serions ensemble, au même
14 AXEL
Ciel, avec une seule âme!... Sara, vois le ciel
étoile au fond de mes yeux : — là, s'éloignent des
cieux toujours étoiles ! — Laisse-toi venir ! Je veux
te parer moi-même comme une fiancée divine,
une épouse ineffable, un être céleste. La douleur
m'a rendue charmante et tu ne me repousseras
plus avec tristesse, si tu me regardes. Quelles
paroles trouver pour te fléchir? Sara, Sara!
Taciturne, Sara décroise les bras : son front s'incline
sur celui de la novice. Celle-ci lui prend la main.
Toutes deux traversent le sanctuaire.
D'une vois oppressée, plus basse encore et soudaine : Un !
n'appuie pas ton front!... mes genoux chan-
cellent !
Sara s'est redressée et, soutenant, d'une main, sœur
Aloyse devenue blanche comme son voile, toutes deux
sortent, lentement, par l'abside latérale.
L AbBESSE, debout, adossée à un pilier, pensive
et les suivant des yeux
C'en est fait! l'enfant éprouve déjà les ravis-
sements et les enivrances de l'Enfer! Séduction
des anges de ténèbres! L'excessive, la dangereuse
beauté de Sara trouble et inquiète de son scan-
dale ce cœur élu. Réfléciùssani : Sœur Aloyse lui
coupera les cheveux cette nuit ; elle restera sans
voile, et ainsi dénudée, jusqu'à l'Epiphanie.
LE MONDE RELIGIEUX iô
l'Archidiacre, venant vers ciic
Ma sœur, voici les titres patrimoniaux de Sara
de Maupers et les actes qui la concernent; ils vont
devenir la propriété du couvent ; les richesses qu'ils
représentent suppléeront à la modicité de notre
mense; recevez-les; vous les enverrez demain à
l'économat.
SCENE III
L'ABBESSE, L'ARCHIDIACRE,
puis setuR LAUDxVTION.
L ABBESSE, prenant les parcliemius, iudilTcrommont
Je vous rends grâces, mon père.
Au moment de les rouler et de les lier ensemble, son
regard devient plus attentif:
Ces armoiries!... Je les ai vues, déjà? — L'écus-
son oriental, que supportent ces insolites sphinx
d'or ... Et ce cimier ducal...
Elle se penche, près de la lampe, sur les titres:
D\izur, — à la TCte-de-Mort ailée, d'argent;
16 AXEL
sur un septénaire d'étoiles de même, en abyme^
avec la devise courant sur les lettres du noni :
Macte Ammo! Ultiua PERfulget Sola.
Paroles prophétiques, si Dieu le permet : Sara
n'est-elle pas la dernière fille des princes de
Maupers?... — Mais... ces pierreries, ou gemmes,
d'émaux divers, encerclant, au chef, la Tctc-cle-
Mort, sont illisibles, en héraldique : et je ne puis
comprendre...
l'Archidiacre, se rapprochant
Vous voulez déchiffrer le blason plus qu'é-
trange, en effet, mais sept fois séculaire, de cette
maison? J'en parcourais précisément la légende
tout à l'heure. Ceci est bien l'écusson de Maupers,
— qui le partage, même, de la façon la plus sur-
prenante, avec certaine branche allemand'^ d'une
haute maison austro-hongroise, les comtes d'Auërs-
perg, — une souche illustre, aux rameaux nom-
breux !
L ABBESSE, après un mouvement
Auërsperg!... Et... rien, dans cette histoire,
ne peut devenir important au sujet du patrimoine
de Sara?
l'Archidiacre, souriant
Point ne le suppose : il s'agit simplement d'un
LE MONDE RELIGIEUX 17
récit de chevalerie et de croisades où le merveil-
leux l'emporte sur le réel. Voici : les chefs de
ces deux familles furent, en même temps, paraît-
il, ambassadeurs, l'un de France, l'autre d'Alle-
magne, près d'un Soudan (le Soudan El Kalab, dit
la chronique de l'époque). — Or, un « mage »,
qui assistait le conseil secret du prince égyptien,
sut convaincre les deux chevaliers de substituer
ces mystérieux sphinx d'or aux deux lions qui
supportaient leur écusson commun. La devise
d'Auërsperg est plus incompréhensible :
AltiUs rEsubgeRe SPERo Gemmatus!
Laissons Là ces traditions vaines. — La réci-
piendaire doit s'apprêter pour la prise du voile,
n'est-ce pas? Vous l'avez bien mise au fait du
rituel de notre liturgie, pour sa consécration?
L AbEëSSE, soucieuse, rinterrompant
Mademoiselle de Maupers se prépare pour la
cérémonie, oui, mon père, un silence; puis, comme
cédant, tout à coup, à une obsession intérieure: Avaut l OlUCe
divin, laissez-moi réclamer vos lumières sur un
ensemble de circonstances spéciales dont le sou-
\enir vient encore de me préoccuper l'esprit. —
Ces circonstances m'ont suggéré une supposition...
d'un ordre tellement extraordinaire... que j'hésite
2
18 AXEL
à prendre ici, de mon chef, le pressentiment pour
la certitude : j'ai besoin de votre avis. Il s'agit
de Sara. — Mon père, cette jeune fille, haute et
blanche comme un cierge pascal, nous est un
cœur fermé qui sait beaucoup de choses.
l'Archidiacre
Je me méfie aussi de la brebis rétive. Toute-
fois, je pense qu'à la longue le régime conven-
tuel réduira, — nous ramènera, veux-je dire, —
celte sauvage enfant: oui, j'espère qu'avec la
grâce et la direction vers Dieu, tout ira bien.
— Voyons, sa conduite est-elle essentiellement
délictueuse?
l'Abbesse
Elle est trop froidement exemplaire. Je l'ai
souvent punie, pour éprouver sa constance. Elle
a tout accepté; mais, je vous le dis, mon père,
sa soumission n'est qu'extérieure. Le châtiment
s'émousse sur elle et la corrobore en son orgueil.
S'intorrompant, comme à elle-même : GcttC fiUc CSt COmmC
l'acier, qui se plie jusqu'à son centre, puis se
détend ou se brise ; elle a (s'il est permis d'oser
une telle expression) l'âme des épées. Et, plus
d'une fois, sa vue m'a troublée, moi-même, d'une
sorte d'angoisse occulte.
le monde religieux 19
l'Archidiacre
A-t-elle jamais tenté de s'enfuir du prieuré?
l'AbBESSE, secouant la tèto
Elle se sent observée nuit et jour avec vigilance ;
une tentative d'évasion l'exposerait à une réclu-
sion plus sévère.
l' ArCU IDIACRE , la regardant, ot après un moment
Il faut aussi prendre garde, en ces sortes de
jugements, de parler soi-même sous l'empire du
Diable! — Il sera bon d'informer, à titre prémo-
nitoire, sœur Emmanuèle, des mesures dont elle
est l'objet, voilà tout.
L AbBESSE, avec un sourire vague et froid
Sous l'empire du Démon?... Eh bien! mon père,
jugez vous-même : voici les faits, dans leur suc-
cession précise. Je les trouve... sombres.
Elle s'assoit, s'accoude à une stalle, médite quelques
moments; puis, lentement, et levant les yeux sur
rArchidiacre, qui se tient debout en face d'elle:
Vous le savez, une secte très ancienne des Rose-
Croix, il y a trois siècles, occupa, durant une
guerre, cette abbaye. Ils ont laissé, là- haut,
divers ouvrages touchant, disent-ils, les dialectes
20 AXEL
tyriens, les idiomes oubliés que l'on parlait à
Ghéser ou à Taclmor, — que sais-je?... Nous avons
conservé ces documents à titre de curiosités. —
Tout d'abord, n'est-il pas merveilleux que j'aie
souvent surpris Sara plongée dans une étude pa-
tiente de ces ouvrages? — Ah! je vous prie, re-
marquez bien ce point, qui pourra devenir inté-
ressant tout à l'heure.
L Archidiacre, souriant d'abord, puis s'assombrissant
Le fait est qu'elle eût mieux agi en méditant
ses Laudes. Ensuite, ces livres sont loin d'être
sapieiitiaux... Il faut les anéantir, dès demain, par
l'incinération... Les Rose-Croix avaient coutume,
pour échapper au bûcher, de dissimuler, sous
des prières apparentes, d'abominables formules...
l'Abbesse
Ces livres sont, à présent, — mais bien tard ! —
dans ma cellule. — Or, il y a trois ans, un matin
d'hiver, — c'était la veille de la Chandeleur,
je m'en souviens, — je descendis d'assez bonne
heure dans la bibliothèque; j'y trouvai cette
étonnante jeune fille. Elle y avait passé la nuit,
toute seule, et malgré le froid rigoureux. Elle ne
me vit pas entrer; elle ne me vit pas l'observer!. ..
Elle achevait de brûler à sa lampe le jn'emier
LE MONDE RELIGIEUX 21
feuillet d'un poudreux missel, la première feuille
de parchemin de ce gothique livre d'Heures, à fer-
moirs d'émail, qui nous fut envoyé d'Allemagne,
autrefois, par un correspondant de Sa Grandeur le
patriarche Pol, notre pieux évêque.
l'Archidiacre
Oui.. . je me souviens. .. par un médecin de Hon-
grie, que le patriarche lui-même ne connaissait
pas et n'avait jamais vu : — le docteur... Janus.
Les Sept-flammcs, autour de la lampe du sanctuaire,
jettent une lueur très vive, puis s'éteignent, toutes
à la fois.
l'AbBESSF, appelant
Sœur Laudation '... Vite! — La lampe! la
lampe! ... D'où cela peut-il provenir? — Vous ferez
la coulpo, au réfectoire!
Sœur Laudation accourt en joignant les mains.
SOEUR Laudation, troubioo,
avec une sorte d'égarement
Ma mère, j'ai oublié de la remplir^ ce soir !
C'est vrai! Et ceci ne m'est jamais arrivé depuis
que j'ai les clefs à ma ceinture.
Elle rallume la lampe, silencieusement; puis se retire
derrière l'autel.
22 AXEL
l'Archidiacre
Vous disiez donc, ma sœur, que Sara détruisait
ce parchemin?
SCENE IV
L'ARGIIIDIAGRE, LABBESSE, seuls.
l'Abbesse
Mon père, vous rappelez-vous quelque peu le
feuillet dont je vous parle? il était couvert de ca-
ractères d'une forme surprenante, auxquels nous
n'accordâmes que peu d'attention, ne pouvant les
traduire.
l'Arcuidiacre
En effet : une invocation pieuse, sans doute?
L ABIÎESSE, déplus en plus pensive
Ces caractères ressemblaient, très étrangement,
à ceux dont la signification est donnée dans les
livres des Rose-Croix! — Le parchemin était sura-
jouté, dans le missel, et timbre du sceau de ces
armoiries.
Elle montre les titres.
LE MONDE RELIGIEUX 23
l'Archidiacre, après un moment
Je ne distingue pas encore i^ien votre pensée.
Continuez, ma sœur. Comment cette action insi-
gnifiante... et même louable, clans une certaine
mesure?...
L ABBESSE, les yeux fixes et comme se parlant
A elle-même
Les traits de Sara brillaient, en ce moment,
d'une expression de joie mystérieuse ! d'une joie
profonde et terrible. Non, ce qu'elle venait de lire
n'était pas une prière!... Sou aspect avait quel-
que chose de solennellement inconnu, d'inoublia-
ble. — Je l'interrogeai, les yeux sur les siens, à
l'improviste. — Le regard qu'elle leva lentement
sur moi fut si atone, qu'il me causa l'impression
d'un danger. Elle me répondit, après un silence
et une grande pâleur, qu'elle venait d'anéantir,
simplement, un vain souvenir d'orgueil... ses
propres armoiries, reconnues sur cette page. —
Ferveur suspecte! — Je relus la lettre du pa-
triarche pour m'assurer de la vérité. Le livre pro-
venait, en effet, de la défunte châtelaine d'Auërs-
perg, — et ceci semblerait expliquer, aujourd'hui,
les paroles de Sara... Cependant, mon père, j'ai
gardé, je l'avoue, de cet instant qui a duré un
éclair, oui, j'ai gardé certaine pensée... oh! une
24 AXEL
pensée confuse, superstitieuse peut-être, — mais
dont je ne puis me défendre!... Le soupçon que
j'ai sur Sara peut, seul, nous conduire à la clef
de cette nature impénétrable, grave et glaçante qui
nous apparaît en elle. Ne l'avez-vous pas vue sou-
vent, comme moi, marcher sous les arceaux du
cloître, concentrée et comme perdue dans on ne
sait quel rêve taciturne?
L Archidiacre, la regardant avec attention
Vous pensez que cette jeune fille?...
L ABBESSE, devenue très assombrie
Oui, c'e.st mon intime conviction, je pense que
Sara de Maupers a déchiffré quelque avis téné-
breux -. quelque étrange renseignement, — une
suggestion... souveraine! un important secret, oui,
mon père ! oui, vous dis-je, un secret considérable,
sans doute! — enseveli dans ce feuillet détruit.
L Archidiacre, après un moment
Dites-moi, les portes publiques seront bien fer-
mées ce soir, n'est-ce pas ?
I.' Abbesse
Les barres d(^ fer du portail de l'église sont
fixées. La nef restera déserte. Les marins et les
LE MONDE r.ELIGIEI'X 25
gens du hameau entendront à la ville la messe
de minuit.
l'Archidiacre
Bien. Une fois les vœux prononcés, il faudra
qu'on exerce une surveillance extrême sur elle.
l'x\bBESSE, à demi-voix
Mais, enfin !.. je croyais et devais croire que
cette âme ne vous était pas aussi inconnue! Elle
ne s'accuse donc pas, celle-ci, lorsqu'en votre
tribunal et cà genoux...
l'archidiacre, riaterrompant
Ici, je ne puis répondre : parlons de ce que
nous savons. Les vœux donnent des grâces spé-
ciales, et nous voyons qu'elle en a grand besoin.
J'ai bien peur, il est vrai, que les macérations ne
lui soient, en quelque sorte, une nécessité...
l'ÂBBESSE, calmo
Certes, il faut la sauver ! d'elle-même! Et, si
elle a dans le cœur quelque ivraie infernale, la lui
déraciner pour son salut! — Et tenez, mon père,
voyez jusqu'où va la séductive puissance de cette
jeune fdle ! J'avais prié la plus jeune de nos con-
verses, sœur Aloyse, qui est un cœur simple et une
26 AXEL
âme d'ange, de rechercher sa compagnie. — J'es-
pérais surprendre ainsi, tôt ou tard, quelques pa-
roles échappées... touchant l'inquiétante arrière-
pensée de Sara. — Qu'est-il arrivé? une chose
inattendue, invraisemblable. — Le visage, l'ex-
traordinaire beauté de mademoiselle de Maupers
ont fasciné très profondément sœur Aloyse : elle
en est devenue silencieuse et comme éblouie.
L Archidiacre, après un tressaillement
Prenez garde ! — Ceci tient des envoûtements
anciens ! Les immondes fièvres de la Terre et du
Sang dégagent de mornes fumées qui épaississent
l'ajr de l'âme et cachent absolument, tout à coup,
la face de Dieu. — Le jeûne, la prière, sont quel-
quefois impuissants!... C'est une chose dange-
reuse, une chose dangereuse ! Frissonnant : — Hor-
reur !
l'AbBESSE, d'un ton glacé
Mon père, j'ai conjuré d'autres périls. Pendant
que cette nuit vous célébrerez sur Sara l'ofllco des
Morts, sa caution, à l'Interrogatoire, sera préci-
sément sœur Aloyse : je l'ai choisie pour la Péni-
tente-interprète. — Quant à votre homélie, vous
pourrez parler à Sara, mon père, comme s'il vous
fallait frapper le cœur et l'esprit d'une sorte d'in-
.LE MONDE RELIGIEUX 27
crédule... indéfiDissable ! — l'esprit surtout! Le
sien, je le crois des plus abstraits, des plus pro-
fonds!... Mou troupeau d'àiues blanches ne vous
comprendra pas : le scandale n'est donc pas à
craindre. — Elle seule vous suivra, j'en suis sûre,
aisément, dans ces abîmes de l'examen mental,
qui ne lui sont que trop familiers.
L A RG U l DI Ad RE , trùs surpris Gt avnc un demi-sourire
Comment ! Que dites-vous là ? — Rêvons-nous?
l'Aiîiîesse
Ah! si j'osais révéler... toute ma pensée! Si
j'ajoutais que son très étendu savoir^ maintes fois
transparu en ses précises et brèves réponses, m'a
donné, trop tard, à entendre, — alors que je pen-
sais l'avoir laissée jouer à lire, — que son enten-
dement extraordinaire avait saisi, sans secours,
jusqu'aux arcanes de toute cette érudition — ca-
chée, là-haut, en des milliers d'ouvrages si divers!
l'Arc ni DIACRE, devenu pensif
Ténébreuse orpheline, en effet, que tant de
livres devaient tenter et séduire !
l'Abbesse
Prenez au sérieux ce que je dis : je la crois
douée du don terrible, l'Intelligence.
28 AXEL
l'ÂBCIIIDIACRE, grave
Alors, qu'elle tremble, si elle ne devient pas une
sainte ! La rêverie a perdu tant d'âmes! — Surtout
en une femme, ce don devient plus souvent une
torche qu'un flambeaAi... Allons, qu'elle ne lise
plus, jusqu'à ce que sa foi, bien raffermie, lui
éclaire le néant des pages humaines. Vous eussiez
dû m'expliquer plus tôt cette particularité. Je dois
donc me résigner, ce soir, je le vois, à faire de
l'éloquence, en mon prône d'exhortation. Les
jeunes esprits assombris par de précoces médita-
tions sont sensibles aux oripeaux des langages
mortels. — L'éloquence ! Comme si elle n'était
pas sous les pieds de ceux-là qui peuvent dire
Notre Père ! Et comme si, par exemple, l'éblouis-
sant mot de saint Paul : Omnh christiunus Chria-
ùis est, avait besoin d'ornements ou de vaine glose,
alors qu'il exprime Dieu ! — Hélas 1 je comprends
le bon Chrysostome et ses larmes de pitié, de
honte sans doute, en voyant ses fidèles, au Heu de
se pénétrer du sens substantiel que proféraient ses
paroles, en admirer plutôt, comme au théâtre,
l'harmonie physique, l'écorce brillante, la sensuelle
beauté, la phraséologie ! Comme il demandait, alors,
pardon à Dieu, pour eux et pour lui, de ce déri-
soire scandale ! Misère ! De bous coups de disci-
Lli MONDE FiELIGIEUX 29
pline, de longues et humbles prières, de bonnes
privations et de bons jeûnes, voilà ce qui donne
de la substance à notre foi, voilà ce qui vaut quel-
que chose, ce qui pèse dans la Mort, voilà ce qui
crée un droit et soHdifie notre surnaturel. — Enfin 1
s"il faut de Téloquence pour persuader cette àme
en péril... Dédaigneusement : j'en aurai ce soir, — oui,
le cercle une fois épuisé des pédantes citations
d'une scolastique sacrée, j'oserai moi-même com-
battre, en rhéteur, ses indécisions peccamineuses,
— mais en n'oubliant pas cette grande parole
voyante du Psalmiste : Qnoniam non cognovi
littcraluram, introibo in potenlias Dci.
l'Abbksse
Je devrais la croire bien disposée, cependant!
Peut-être cherche-t-elle à prier ! — Voyez, elle
vient de signer, entre mes mains, le renoncement
à ses biens terrestres.
l'ArCUIDIACRE, regardant Tacte de donation
Ho! j'oubliais! c'est juste. Que de pauvres à
nourrir ! par centaines 1 Que de pèlerins à soula-
ger !... Oui, peut-être qu'une grâce efficiente l'a
touchée ! peut-être sommes-nous tourmentés par
une de ces suspicions sans objet, envoyées par
les esprits du Mal, dans les circonstances solen-
nelles, pour alarmer notre faiblesse !
30 AXEL
l'Abbesse
Que de lits pour les malades ! Que de pain blanc
et de vin cordial ! Que de bien à faire, avec cet
or arraché à Mammon I
L'Archidiacre, rêveur
Les armes du Très méchant tourneront, ainsi,
contre lui-même! Donc, la paix soit en nous!
Tous deux s'agenouillent devant l'autel : puis, levant
les bras vers les Cieux :
l'Abbesse et l'Archidiacre,
ensemble, à pleines voix
Gloire au Dieu des affligés, qui inspira le Sama-
ritain !
Gloclies. — L'autel est maintenant illuminé et ses
reflets se répandent sur toute l'enceinte.
CHœUR DES Religieuses, au dehors, en marche
et psalmodiant
0 viryo! mater ahna! fulgida Cœli porla!
Te nanc flagilant devola corda et ora,
Noslra uL pura pectora siiit et eorpora!
La porte claustrale s'ouvre; les religieuses, en vêtements
blancs, rayonnantes et recueillies, apparaissent et
entrent dans l'iiéinicycle des stalles. — Un vieillard,
en surplis d'acolyte, apparaît, advenu des alentours
de l'autel, et vient se p lacer debout, au coin droit de
la première marche.
LE MOXDE RELIGIEUX 31
SCÈNE V
L'ARCHIDIACRE, L'ABBESSE, Soeur LAU-
DATION, LE DESSERVANT DE L'OFFICE
DES MORTS, LES RELIGIEUSES.
Orgue. Les quatre rangs des stalles, sont maintenant
remplis. Deux religieuses, en habits de fête, s'ap-
prochent de l'autel, prennent les encensoirs et y
jettent de l'encens. D'autres, debout sur les marches
et des corbeilles à la main, effeuillent des lleurs, par
poignées, sur le parvis; l'Abbesse, tenant la crosse
blanche, s'est assise en sa chaise abbatiale. Elle vient
de revêtir une chape étincelante. Un cantique s'élève.
L'Archidiacre, revêtu de l'étole noire, s'approche:
le Desservant s'agenouille. La clochette d'or résonne.
C'est l'Introït.
UNE Religieuse, seule
In le, Domine, speravi : non confundar in œlernum.
LE CHOEUR
Amen.
l'Archidiacre
Judica me, Deus, et discerne causam mcam de génie
non sanclà ! ..
Après un instant, il monte les degrés vers le Tabernacle.
Les préliminaires de la messe lucernaire se conti-
nuent à voix basse, en attendant minuit. Bientôt l'of-
fertoiie sonne: toutes les nonnes se lèvent.
AXEL
SCÈNE Vl
LES MÊMES, SARA et sœur ALOVSE.
L'orgue roule. Sara, vêtue d'une longue tunique de
moire blanche, apparaît, le collier d'opales sacrées
sur la poitrine. Elle appuie sa main sur l'épaule de
sœur Aloyse, qui est pâle et souriante. Des fleurs
d'orangers entrelacent ses grands cheveux dénoués
qui tombent onduleusement, noirs et épars sur sa robe.
Son visage est comme sculpté dans la pierre.
A son aspect, des fleurs sont jetées au-devant d'elle : les
encensoirs s'élèvent.
Elle vient, devant l'autel, s'agenouiller sur la dalle, silen-
cieusement : puis elle s'étend, le front sur ses bras
croisés.
Sœur Aloyse laisse tomber sur elle un vaste drap blanc,
chargé de taches d'or figurant de grosses larmes, et
l'en recouvre entièrement.
Le cierge mystique Ijrûle au-dessus du front de Sara,
sur la première marche de l'autei.
l'Archidiacre, debout, sur le parvis,
se détournant vers l'assistance
Est-il une âme, ici, qui veuille crucifier sa vie
mortelle en se liant pour jamais au divin sacrifice
(]ne je vais offrir?
LE MONDE RELIGIEUX 33
SOEUR Al 0 Y SE, s'avançant
Ego pro defunclâ illâ ! Ego vox ejus !
Debout, près de Sara, et chantant la formule do consécration
Suscipe me, Deiis ! secundum eloquium tuum, el vivam !
Le glas tinte un coup.
LE Desservant de l'office des morts
Si iniquilales observaveris. Domine, Domine qiiis
sustinebit !
LES Religieuses, passant processionnellemcnt autour
de Sara, cierges allumés à la main
Requiescat, el ei luceal perpétua Lux!
SœUR AlOYSE, ayant jeté do l'eau bénite
sur le drap mortuaire
Besurgam !
LES IÎELIGIEUSES , voix lointaines dans l'orgue
In excelsis.
LE CHŒUR, sur la scène
Amen.
Maintenant, le vieil Acolyte, sur le parvis même de
l'autel, a revêtu l'Archidiacre des insignes sous les-
quels les anciens grands Prieurs d'abbayes pouvaient
recevoir les vœux pontificalement. La longue chape
noire agrafée aux épaules, la mitre-mineure au front,
et s'appuyant sur la pastorale crosse d'or, l'Archi-
3
3i AXEL
diacre, sous le dais de pourpre noire brodée d'osse-
ments d'or, que tiennent, long voilées, quatre des
plus âgées Mères tutrices de l'Abbaye, descend vers
Sara toujours prosternée. — L'orgue s'arrête.
l'Archidiacre
Si celle qui, déjà morte pour la terre et gisante
ici, devant la face de Dieu, répudie à jamais les
misérables joies que peuvent oiïrir la chair et le
sang, qu'elle soit la bienvemie au pied de l'autel!
SUEUR ÂLOYSE, montraut de ses deux mains Sara
Ecce ancilla Dei.
A ce mot, et pendant le silence qui suit, sœur Laudation,
sur un signe de l'Abbesse, s'approche de sœur Alo-yse
et lui remet les grands ciseaux d'argent. Sœur Aloyse
les reçoit, et, glacée, ferme les yeux.
L Archidiacre, s'arrêlant sur la troisième marche,
à Sara
Es-tu bien cette appelée d'en-Haut, qui veut
vivre sous l'humble chasteté qui nous illumine?
celle qui veut s'écrier vers le Trône avec Gœcilia :
(( Fiai cor menm iimuaculatum ut non confun-
darl » celle qui, dans peu de jours, couchée sur
les belles ailes de la Mort, s'enfuira, d'une envolée
très sainte, vers les esprits embrasés d'amour et
de lumière, les beala Scniphim dont parle le
pieux Aréopagile? 0 femme! situ viens en obla-
LE MONDE RELIGIEUX 35
tion, volontaire holocauste, pour l'amour de Dieu,
tu deviendras ton amour même réalisé, quand tu
entreras dans ton éternité. oias.
Car l'éternité, dit excellemment saint Thomas,
n'est que la pleine possession de soi-même en un
seul et même instant. Et: (( Mon amour, c'est mon
poids! )) nous dit saint Augustin. Abime-toi donc,
si lu es un cœur céleste, en Celui qui est l'amour
même! Crois et tu vivras; la Foi, suivant l'expres-
sion de saint Paul, étant la substance même des
choses qui doircnt ôti'e espérées. oias.
Par elle, tu renaîtras, transfigurée en ton propre
cantique, l'âme étant une harmonie, comme ledit,
avec inspiration, sainte Hildegarde. — Pulcher
hymmi^ Dei lioiiio iniinorlalh ! a dit aussi Lac-
tance, le très louable et disert esprit. iNe hais
qu'une chose : tout obstacle à ton retour vers Dieu !
toute limite, c'est-à-dire le Mal ! Hais-le de toutes
tes forces ! Car, ainsi que le précise admirable-
ment saint Isidore de Damiette, les élus, en se pen-
chant du haut des Cieux pour contempler les sup-
plices des réprouvés, ressentiront une ineffable joie
au spectacle de leurs tortures, sans quoi, la frui-
tion des œuvres divines et la collaudation de
leur iiifmie équité — (qui est la forme même
du Paradis) — seraient incomplètes.
Oh ! si tu ne comprends pas encore l'esprit de
36 AXEL
nos dogmes, si ton argile en frémit, qu'il te soit
permis de les approfondir, puisque Dieu t'a faite
si étrangement studieuse et persévérante, comme
si tu étais appelée à devenir pareille aux plus
grandes saintes. — Negligeriti'œ mihi videtur d
non sfudeimis qiiod o^edhnus intelligere, dit, avec
un grand bonheur d'expressions, saint Anselme.
Mais étudie avec humilité, et, surtout, d'un cœur
toujours simple, si tu veux avancer dans la science
de Dieu : — ainsi tu garderas cette dignité de l'Es-
pérance, sans laquelle l'humilité même n'a point
de valeur parfaite... et, bientôt, sans doute, une
grâce t'enseignera que l'unique moyen de com-
prendre, c'est de prier.
Ne l'oublie pas, tu ne seras jamais un pur es-
prit : ton âme même, ton âme impérissable, est
composée, d'abord, de matière, pour pouvoir jouir
ou souffrir éternellement, en restant distincte de
Dieu. Matcria prima, dit l'Ange de l'École, ques-
tion soixante-quinzième... Et souviens-toi que la
bulle de Clément V frappe d'excommunication qui-
conque osera rêver le contraire ! — Et si, en de-
hors de l'obéissance mentale à l'Église, ton enten-
dement se révolte — et cherche Dieu autrement,
hélas ! — redis-toi, pour ton salut , cet aveu trouble
d'un rhéteur païen : « Telle est la vanité, l'infir-
mité de la raison de l'Homme, qu'il ne saurait con-
LE MONDE RELIGIEUX 37
cevoir un Dieu auquel il coulùt ressembler ! » —
Sache donc réfréner l'orgueil de ta raison déri-
soire. Quelle autre preuve chercher de Dieu^ que
dans la prière? La Foi n'est-elle pas l'unique
preuve de toute chose? Aucune autre, fournie par
les sens ou la raison, ne satisferait, tu le sais d'a-
vance, ton esprit. Dès lors, à quoi bon même
chercher?... Croire, n'est-ce pas se projeter en
l'objet de sa croyance et s'y réaliser soi-même?
Affirme comme tu es affirmée : va, c'est le plus
sage!.. Ayant acquis, ensuite, par la prière, le sen-
timent de la présence de Dieu, tu t'en tiendras à
cette sagesse! Tu auras atteint, d'un coup d'ailes,
ton espérance. — Alors que tu n'étais pas, hier
enfin, Dieu crut bien en toi, puisque te voici, toute
appelée hors du Nul par la Foi créatrice ! Rends-
' Lui donc l'écho de son appel! A toi de croire en
, Lui! A ton tour de Le gréer en toi, de tout ïètre
de ta vie! Tu es ici-bas non pour chercher des
« preuves », mais pour témoigner si, par l'amour
et par la foi, tu pèses le poids du salut.
Glas. -.
Écoute encore, pendant que la cloche des morts
sonne pour toi. — Si chacun des Trois-Mystères,
principes divins, n'apparaissait pas comme impos-
sible et absurde à nos yeux d'argile et d'orgueil,
quel mérite aurions-nous d'y croire? Et, s'ils
38 AXEL
étaient possibles et raisonnables, les accepterais-
tu pour divins, puisque toi, poussière, tu pourrais
les mesurer d'une pensée? Si donc ils sont ab-
surdes et impossibles, ils sont précisément ce qu'ils
doivent être, et, comme l'enseigne Tertullien, c'est
tout d'abord par cela qu'ils présentent la première
garantie de leur vérité : leur absurdité humaine
est le seul point lumineux qui les rende acces-
sibles à notre logique d'un jour, sous condition de
la Foi. Purifie donc, à jamais, ton âme de cette
taie d'orgueil qui, seule, la sépare de la vue
de Dieu; cesse d'être humaiue, sois divine. Le
monde nous traite eu insensés qui s'illusionnent
jusqu'à sacrifier leurs jours pour un puéril rêve,
pour l'ombre d'un ciel iinaginé. ■ — Mais, quel
homme, son heure venue, ne reconnaît avoir
dépensé sa vie en rêves amers jamais atteints, en
vanités qui le déçurent, en successives désillu-
sions, lesquelles, même, n'eurent de réalité, sans
doute, qu'en son esprit? Dès lors, de quel droit
le monde le prendrait-il de si haut quand bien
même il nous plairait de préférer, sciemment, le
songe sublime de Dieu aux mortels mensonges de
la terre?... Quoi! nos cœurs sont réchauiïôs, notre
sérénité se fait profonde et sans alarmes, le Ciel,
deviné, nous pénètre, dès ici, d'un bienheureux
amour, la prière devient, poiu' nous, une vision,
LE MONDE RELIGIEUX 39
— l'exégèse, la clef même de l'Evidence... et
les enfants du siècle, au nom de l'ennui doulou-
reux que leur laissent les réalités mensongères
des sens, osent traiter d'imaginaire notre positif
bonheur ? — Arrière ! souriant :
Illusion pour illu<!ion, nous gardons celle de
Dieu, qui donne, seule, à ses éternels éblouis, la
joie, la lumière, la force et la paix. Nulle créature,
nulle vitalité n'échappe à la Foi. L'homme préfère
une croyance à une autre, et, pour celui qui doute,
même à l'indéfini de sa pensée, le doute, qu'il ad-
met librement en son esprit, n'est encore qu'une
forme de la Foi, puisque, en principe, il est aussi
mystérieux que nos mystères. Seulement, l'indécis
demeure avec son irrésolution, qui devient la
somme nulle de sa vie. II croit « analyser », il
creuse la fosse de son âme et retourne vers un
néant qui ne peut plus s'appeler que l'Enfer, —
car il est à jamais trop tard pour n'être plus. Nous
sommes irrévocables. oias.
— Oui, la Foi nous enveloppe ! L'univers n'est
que son symbole. 11 fdut penser. Il faut agir.
Nous sommes contraints à cet esclavage : penser.
En douter, c'est encore y obéir. Pas un acte qui
ne soit créé d'une instinctive pensée ! pas une
pensée qui ne soit aveugle en sa notion primor-
diale! Hé bien, puisque nous ne pouvons devenir
40 AXEL
que notre pensée unie à la chair occulte de nos
actes, pensons et agissons de manière à ce qu'un
Dieu puisse devenir en nous ! — et cela tout
d'abord! si nous voulons acquérir la croyance,
c'est-à-dire mériter de croire.
Toutes songeries contraires à l'augmentation
de notre âme en Dieu, sont du temjjs perdu, que
le Sauveur seul peut racheter. — Tout S'EF-
FORCE autour de nous! Le grain de blé, qui
pourrit dans la terre et dans la nuit, voit-il donc
le soleil? Non, mais il a la foi. C'est pourquoi il
monte, par et à travers la mort, vers la lumière.
Ainsi des germes élus, de toute chose, excepté
des germes incrédules, où dorment le Doute, ses
impuretés et ses scandales, et qui meurent, indif-
férents, tout entiers. Nous, nous sommes le blé de
Dieu : nous sentons que nous ressusciterons en
Lui, — qui est, suivant la parole éclairée et ma-
gnifique d'un théologien, le lieu des esprits,
comme l'espace est celui des corps.
Glas.
Croire, dans l'attente et la prière ! et le cœur
plein d'amour! telle est notre doctrine. Et quand
bien même, par impossible, comme nous en pré-
vient le Concile, un ange du Ciel viendrait nous en
enseigner une autre, nous persisterions, fermes et
inébranlables, en notre foi. un silence.
LE MONDE RELIGIEUX 41
— Maintenant, Lve-Sara-Emmanuèle, princesse
deMaupers, rappelez-vous la puissance des paroles
jurées devant ceux qui représentent le Seigneur,
ceux à l'injonction desquels le Verbe devient
chair. Prononcez donc, librement, les vœux su-
prêmes qui engagent votre âme,
CHOEUR DES RELIGIEUSES
Ecce inviolala soror cœleslis!
L Archidiacre, continuant et allemant avec lo chœur
...votre sang, votre être, en ce monde et dans
l'autre,
CHOEUR DES RELIGIEUSES
Ecce conjiix!
l'Archidiacre
... votre espoir unique et infini.
CHOEUR DES RELIGIEUSES
Sacra esto !
l'Archidiacre
Sara ! ton anneau de fiancée brille sur cet
autel. J'aime Dieu, cela signifie « Dieu m'aime » ,
te dis-je ! . . . Aime donc, et fais ce que tu voudras,
ensuite! s'est écrié saint Augustin. — Sara, les en-
42 AXEL
tends-tu, ces voix, déjà célestes, qui l'appellent?...
Ene parole, et je lèverai ma droite sur ton front
pour t'absoudre, — et, consacrée pour jamais à
la Lumière, tu seras liée dans les Cieux ! Alors,
devant la ressuscitée, l'office de deuil, se transfi-
gurant, soudain, en messe de gloire, aux vête-
ments d'or et de fête, s'achèvera dans la joie du
minuit de la Bonne Nouvelle ! Et le lis de tes
vœux sera jeté par les Anges dans la crèche de
l'Enfant.
Le glas sonne trois coups plus rapprochés, puis s'arrête.
— Mais... le vingt-troisième coup de cette
cloche, qui compte les années des morts, m'avertit
de te laisser seule avec ton âme durant le suprême
instant où tu ne dois plus songer qu'au Jugement-
irrévocable.
Ayant confié sa crosse pastorale au Desservant age-
nouillé à sa droite, il monte vers le tabernacle pour
prendre le saint-Chrême.
LE Desservant de l'office des morts,
récitant, d'une voix monotone, lo texte de saint Bernard pour la Prepa-
ration au Jugement dernier :
Attende, homo, quid fuisti antè orlum el quod eris
usgue ad occasum. Profeclo fait quod non eras. Posleà,
de vili maleriâ faclus, in utero matris de sanguine
menstruali nutritus, tunica tua fait pellis secundina.
Deindè, in vilissimo panno involaluSj proyressas es ad
noSj ~ sic indatus et ornatus! Et non memor es qaœ
sil orhjo taa. Nihil est aliud homo qaam sperma faHi-
LK MONDE RELIGIEUX 43
dum, sarms stercorurn,cihm vermium. Scienlia, sapien-
lia, ratio, sine Deo Chrii^lo, sicKt nubes tmnscunt.
Post hominem vcrmis : post vermem fœtor et horror;
Sic, in non hominem, vertitur omnis homo.
Cur cartiem luam adonuis el impingua?^, quam, post
pnucos dies, vernies devoraturi sunt in sepulchro, ani-
mant, verù, tuani non adornas, — quœ Deo et angelis
ejus prœsenlenda est in Cœlisl
Silence.
SOEUR AlOYSE et LES RELIGIEUSES, à l'unisson
Tuis auleni fidelibus, vila mulatur, non lollitur ! El,
dissolutâ terreslri domo, cœlestis dormis comparalur!
Son de la clochette d'or.
Sara se découvre le visage, se soulève sous le candé-
labre et s'accoude sur la première marche de Tautel.
Les opales du collier mystique scintillent parmi les
fumées de l'encens ; une pluie de feuilles de lis par-
sème le tapis autour d'elle.
Elle s'est dressée, au milieu des encensoirs et des cierges,
devant l'Archidiacre; elle se tient maintenant debout,
immobile, les bras croisés, les paupières baissées.
Sur ses épaules brillent les pleurs d'or du drap fu-
nèbre, dont les grands plis tombent derrière elle et
se prolongent sur les dalles.
AXEL
§ 2. La rcuoociati'icc
L Archidiacre redescendant vers ellc en tenant lo grâl d'ur
En cette nuit sublime, elle se lève aussi, pour
toi, l'Étoile des rois-Mages et des bergei's !
Il découvre le saint-Chrême; les nonnes s'agenouillent.
Réponds! acceptes-tu la Lumière, l'Espérance
et la Vie?
uARA, d'une voix grave, très distincte et très douce
Non.
L Archidiacre, avec un frémissement, et laissant choir
le vase sacré sur les marches de l'autel, où se répand l'iiuile
sainte
Seigneur Dieu !
Il recule: sa main convulsive ressaisit le bâton d'or de
sa crosse; il s'y appuie. Les religieuses s'éloignent
précipitamment, terrifiées, soufflant leurs cierges,
en désordre; les bréviaires tombent çà et là. — Bruit
des stalles désertées brusquement. — Toutes les
nonnes, frissonnantes ets'enveloppant de leurs grands
voiles, à la hâte, entourent l'Abbesse, qui s'est levée
LE MONDE RELIGIEUX 45
et qui regarde la renonciatrice. Stupeur. Silence.
Sœur Aloyse est tombée, comme évanouie, aux pieds
de Sara. Les corbeilles de fleurs, les encensoirs encore
fumants sont abandonnés autour d'elles.
SOEUR L AU DATION, à olle-même, et se signant
Je comprends, à présent! le mauvais présage
de la nuit : la lampe de Dieu s'est éteinte...
celles des Vierges-folles s'éteignaient aussi devant
l'Époux !
L ABBESSE, pâlissante et comme suffoquée
0 nuit d'effroi!
Minuit sonne. — Cloches joyeuses, en tumulte, au
lointain. Carillons.
LE CHOEUR DES PiE LIGI EU SES, invisible dans l'orgue,
éclatant
Noël! Noël! Alléluia!
llodiè conlrilum est, pede virgineo,
Capul serpenlis anliqui!
L ABBESSE, frappant les dalles de sa crosse
Cessez! cessez les chants !
LE CHOEUR, dans l'orgue, en même temps, couvrant
sa voix
Noël! Alléluia! Noël!
Les religieuses, dans la tribune des orgues, n'ont pas
vu l'acte qui s'est passé devant l'autel : et les chœurs,
46 AXEL
au son des cloches, exaltent la gloire de la Nativité.
Puis, sans enfants! ces filles élues, — à la nouvelle
d'un petit enfant roi des Anges venant de naître pour
apaiser leur mystique tendresse, — que pourraient-
elles entendre de la terre?... Oh! ces douces âmes,
pour toujours vierges, ne se conaaissent plus!
CllOEUUj dans l'urguo, aux sous des cluclics anuoucialrices
AdeslCj fidèles!
Lœlij Iriumphanles !
Veiiile m Bclhleeni!
L AbJjES SL', avec un grand cri, pendant que les chants continuent
et au milieu des Alléluia
Silence ! . . . — Oh ! c'est horrible !
Le vieux Desservant s'enfuit, épouvanté, hors du
sanctuaire.
LE CHOEUR, éperdu en cantiques d'allégresse, au son
de l'orgue et des cloches
Nalum videle, rcgeia Angeloriuii;
Deum infanlem, pannis involuium!
Venite_, adore/nus Dominum!
Sœur Laudation frappe de sa coirre avec violence : les
cantiques cessent tout-à-coup ; les grandes draperies
de serge s'écartent, laissant voir l'église déserte, et,
sous les lueurs des lampes-pensiles, entre les piliers,
les chaises, les bancs, le portail fermé. Au fond, dans
la tribune illuminée des orgues, les Sœurs-cantatrices,
interdites, maintenant silencieuses.
LE MONDE RELIGIEUX 47
L iVliBESSE, criant, hors d'elle-même
Taisez-vous ! Taisez-vous.
Les cloches, Torgue et les chants ont cesse.
1. Archidiacre, avec un effrayant soupir
Enfin !
L ABRESSE, étendant si croix, avec un geste d'horreur,
vers la porte des stalles
Fuyez ! fuyez toutes, mes filles ! Retirez-vous
chacune en votre cellule, et là, prosternées en
oraisons ferventes, implorez la clémence de Dieu !
Vous n'entendrez point la messe, cette nuit. —
Sœur Calixte, qu'avons-nous dans le trésor?
SOEUR (jALIXTE, balbutiant, après uo silence
Trois, cent vingt-trois pièces d'or, douze écus,
plus douze sols de la quête d'aujourd'hui.
l'Abbesse
Vous distribuerez tout cela demain aux pauvres.
La porte des cloîtres s'ouvre : les nonnes s'enfuient et
disparaissent comme des ombres.
Les sœurs de la maîtrise ont déjà quitté leurs bancs
étages autour des orgues : — à présent, deux ou trois
formes noires, des postulantes sans doute, vont et
viennent dans les tribunes abandonnées : elles étei-
48 AXEL
gnent les cierges el ferment les antiphonaires. Bien-
tôt, Tobscurité faite, elles se retirent aussi. Toutes,
maintenant, sont descendues dans le monastère.
SCENE VU
SARA, L'ABBESSE, L'ARCHIDIACRE,
Soeur LAUDATION, Sokur ALOYSE
L'Abbesse descend et s'approche de l'Archidiacre; puis,
debout près de lui sur les degrés de l'autel, elle
continue, d'une voix sourde et entrecoupée par une
émotion terrible, en montrant du doigt Sara :
Mon père, ceci est l'acte d'une possédée. Il
faudra purifier l'église demain avec du feu ! Je
vous laisse. Je me sens glacée et interdite. Le sa-
crilège... oh ! le sacrilège est tellement grand que
la Miséricorde infinie, seule, peut l'effacer. Ce que
vous ordonnerez sur cette fille funeste, noire an-
cienne compagne, sera exécuté.
Sœur Laudation, qui est demeurée à genoux auprès
d'un pilier, se redresse et, soudainement, s'approche
de Sara.
SOEUR Laudation, en courroux et la regardant
Pestiférée ! . . .
Elle va pour la frapper au visage; sa main, déjà haute,
LE MONDE RELIGIEUX 49
s'arrête soudain, comme secrètement immobilisée.
Sara n'a pas même relevé les paupières, ni tressailli.
l'Abbksse
Tourière, éloignez-vous de cette iDfortunée et
contenez vos indignations dans le saint lieu!
SOEUR L AU DATION, à elle-même, pensive
et se retirant vers la porte des cloîtres
Quel trouble subit m'a donc retenu le bras? —
Pourquoi u'ai-je pas frappé ?
l'A F) RE s SE, très bas, à l'Arcliidiacre
Rappelez-vous, surtout, ce dont je vous ai pré-
venu tont à l'heure : sondez ce cœur sombre. —
Le secret, mon père ! le secret !
Elle descend, et relève, entre ses bras, sœur Aloyse,
qui revient à elle-même.
SŒUR Aloyse, d'une voix éteinte, pendant
que l'Abbcsse l'entraîne tout éperdue
Adieu, adieu, Sara 1
L'Abbesse, chancelante, l'a emmenée vers la porte claus-
trale. Elles sortent. Sœur Laudation les suit, après
un dernier et sinistre regard jeté sur Sara.
L'instant d'après, on entend le bruit de la lourde ser-
rure qui se ferme au dehors.
Sara et rArchidiacrc sont seuls.
4
50 AXEL
SCÈNE YIII
L'ARCHIDIACRE, SARA.
l'Archidiacre, tembie
Femme, tu as été lâche. Tu as rougi de Gelai...
qui rougira de toi. Tu as effrayé des âmes aussi
pures que l'Étoile du matin ! Tu as bravé la divine
colère, outragé le Dieu qui t'a tirée du néant et
qui t'offrait son royaume. Tu t'appelles Lazare, et
tu as résisté à la voix souveraine qui te criait de
sortir. Tu as refusé ta place au banquet, et cela
devant moi, qui ai mission de te contraindre à t'y
asseoir. Car, de même que les lois inclinent ou
obligent les hommes au devoir, de même Dieu,
principe et fm de toute loi, de tout devoir et de
toute force, peut plier et violenter — miraculeuse-
ment — les consciences et les libertés, un siienco.
Au nom de ton salut, pour lequel, sur la mon-
tagne éternellement mystérieuse, il rendit l'esprit
sur l'inévitable Croix, je ne veux voir en toi qu'une
victime affolée par les princes de l'Enfer. Qu'es-
dères-tu? L'éviction de ce monastère? 'Sou, insen-
sée, tu ne sortiras pas ! — L'autorité des hommes
LE MONDE RELIGIEUX 51
protégerait, aujourd'hui, ton évasion, je le sais : —
tu ne t'évaderas pas. Si, au fond de ton cœur,
quelque secret solitaire se cache, comme un
serpent dans un rocher, oublie-le, car il te sera
stérile : — et il te sera stérile parce que tu es
pauvre, ayant abandonné tes biens à la cause de
la Foi... comme par un dernier mouvement de
l'Inspiration divine et de la Grâce! — INon, tu
n'iras point par les chemins, comme une errante,
jeter à tous les vents, pareille aux humains, le
peu qui te reste de ton àme! Nous répondons,
entends-tu, de cette âme-là. — Te penses-tu libre,
devant nous, qui avons appris aux hommes à mo-
rigéner la Force et qui savons, seuls, en quoi
consiste le Droit? Qu'était ce donc, une femme,
ici-bas, avant les Chrétiens? C'était l'esclave. Nous
l'avons aflranchie et délivrée... et tu prononce-
rais, devant nous, le mot de liberté, comme si
nous n'étions pas la Liberté même ! — Écoute, et
pèse bien mes paro'es : notre Justice et notre
Droit ne relèvent point de ceux des hommes. C'est
nous qui, dans leur intelligence, essentiellement
fratricide, avons fondé et allumé, pour leur salut,
ces idées dominatrices. Ils l'ont oublié, je le sais :
aussi en parlent-ils, à cette heure, comme ils
parlaient dans la tour de Babel, sans pouvoir s'en-
tendre les uns les autres sur le sens du verbe
52 AXEL
détourné ; c'est là le châtiment de leur vieil or-
gueil. Notre suprématie sur la terre est l'unique
sanction d'une loi quelconque. Nul ne peut la con-
trôler, — car une conséquence ne peut révoquer
son principe en doute ou en examen, — sous
peine de cesser d'être, elle-même, une certitude;
et tout homme, esclave ou prince, ne peut nous
reprocher notre nourriture qu'avec notre pain dans
la bouche. Nous avons l'Autorité : nous la tenons
de Dieu, et nous la garderons, entre nos mains
profondes, jusqu'à la consommation des siècles.
Et cela, malgré les menaces de l'avenir, les illu-
sions de la Science, et toute l'infecte fumée du
cerveau mortel, afin que la parole soit accom-
plie : Slat Crur diim volvitur orbis. Qu'on nous
frappe, qu'on nous délaisse, qu'on nous oublie,
qu'on nous haïsse, qu'on nous méprise, qu'on nous
torture, qu'on nous tue, qu'importe ! Vanités que
tout cela! Rébellions stériles. Forts de notre con-
science à jamais solide et introublée, nous serons
de ceux que saint Ambroise appelle: « Candidatus
martyrum e.rcrrilus ! )> Enfin (et c'est ceci qui
importe en cette heure effrayante), nous avons
un Droit dont tout autre suppose la triple essence:
ainsi le Fils est engendré du Père, et l'Esprit pro-
cède du Père et du Fils! Et il n'est pas d'autre
pensée initiale, sur la terre comme aux Cieux.
LE MONDE RELIGIEUX 53
En conséquence, Sara, puisque, par miracle,
il m'est donné de pouvoir agir, ici, d'une manière
efficace et salutaire, je me saisis de la Force, au
nom de Dieu, contre toi, pour te sauver de ta
nature affreuse. Tu retourneras au cachot! Tu y
jeûneras jusqu'à ce qii la misérable chair, qui se
révolte, soit matée. Ta beauté, c'est de l'enfer qui
apparaît : tes cheveux te tentent ! tes regards sont
dos éclairs de scandale ! Tout cela doit s'éteindre
vite et en pou'.royant; car c'est une illusion des
ténèbres extérieures où tout se transforme et s'ef-
face... j'en prends à témoin le ver de terre. Tu ne
saurais te voir telle que tu es en ce moment sans
mourir. — T'imagines-tu que Madeleine n'était
pas aussi belle ? Sache-le bien, dès qu'elle se fut
reconnue, éclairée par un regard de Dieu, la
sublime pécheresse en garda toute sa vie un trem-
blement d'horreur. Prie, comme elle pria, pour
obtenir ce qui nous éclaire ! Qu'elle soit ton exem-
ple, jusqu'au dernier soupir! Et tu seras notre
sœur, notre sainte, notre enfant ! un silence.
Un jour, peut-être, si ton repentir est sincère,
reviendras-tu parmi nous. J'en doute ; mais mon
devoir est de l'espérer... car la Miséricorde et
l'Amour divins sont sans limites. Jusque-là nous
prierons pour toi, jour et nuit, dans la consterna-
tion, les larmes et le jeûne ! — Moi-même, en
oi AXEL
prononçant la formule d'exorcisme, je revêtirai le
cilice à votre intention.
11 descend, — Impénétrable, Sara n'a point tressailli
une seule fois, ni relevé les yeux.
Mais, — voici une inspiration qui me vient
directement du Ciel ! Sous celte dalle repose,
parmi les Anges, la sainte fondatrice de cette an-
tique abbaye, la bienheureuse Apollodora. Ce ca-
veau, le voisinage de ces reliques thaumaturges,
c'est Vin-piice qui vous convient. C'est là que la
très bénigne intercédera pour vous, à vos cotés,
pendant la veille et le sommeil, sanctifiant votre
pain et votre eau, si vous êtes en sa commémo-
ration.
Du bout de sa lourde crosse, il fait glisser les deux
verrous de la vaste dalle funèbre, puis il le passe
dans l'anneau. La pierre, cédant à l'efifort du prêtre,
se soulève. Les larges degrés terreux d'une excavation
sépulcrale apparaissent: la grande dalle reste ouverte
sur ses arrêts, toute droite.
C'est ici la porte... janua... par laquelle j'ai
droit de vous contraindre à entrer dans la Vie ; car,
ainsi que le dit avec profondeur saint Ignace de
Loyola, « la fin justifie les moyens » : et il est
écrit : « Forcez-les d'entrer !... n Venez, ma lillo
chérie! ma lille bien-aiméel — Descendez ici.
Soyez dans la félicité ! C'est l'aumône que vous
LE MONDE RELIGIEUX 55
nous avez faite qui vous vaut, sans doute, cette
dernière grâce : profitez-en. Bénissez donc votre
épreuve, afin qu'elle vous soit satisfactoire, et, cà
votre tour... Humblement il s'incline devant elle : —
priez pour moi !
Sara lève enfin les yeux sur le prêtre. Elle regarde le
sépulcre qui s'ouvre auprès d'elle. Muette, et sans
que ses traits trahissent une impression quelconque,
elle marche vers un pilier. Elle saisit, parmi les ex-
volo suspendus par la reconnaissance des marins, une
vieille hache double, une guisarme; puis revient,
toujours lente et glacée. Arrivée près du trou béant,
elle étend simplement le doigt vers la fosse et fait
au vieux prêtre un signe vague et impératif: celui
de descendre, lui-même, dans le tombeau.
Interdit, l'Archidiacre recule. Sara s'avance vers lui, la
hache haute, cette fois, et étincelante! Le vieillard
regarde autour de lui, puis la regarde elle-même. 11
se voit seul: si sa bouche s'ouvre, l'arme redoutable,
au jeune poing calme et rebelle, semble prête à s'a-
battre, comme l'éclair. Il sourit avec une sorte d'a-
mère pitié, hausse les épaules tristement — et,
comme pour épargner un crime plus horrible, il
obéit, sous les yeux froids de Sara.
11 s'enveloppe d'un grand signe de croix et descend les
degrés, qu'il heurte de sa crosse et qu'il frôle de sa
longue chape noire; peu à peu, sa tête, mitrée d'or,
s'enfonce et disparaît.
La voix de l'AiIGHIDIAGRE, sous la voûte
souterraine
In te, Domine, speravi : non confuncUir in
œternum .
56 AXEL
SCÈNE IX
SARA, seule
Sara jette la hache, d'un geste fait retomber la pierre,
et pousse, impassiblement, du bout de sa sandale,
chaque verrou. •
Cela fait, elle s'approche de la fenêtre et secoue la corde
du vitrail; la fenêtre s'ouvre avec violence, toute
grande. Une bouffée de neige et de vent nocturne
envahit l'église et éteint les cierges.
Alors Sara déchire, dans l'ombre, le drap funéraire et
noue solidement l'une à l'autre les deux moitiés.
L'instant d'après, ayant jeté un froc de pèlerin sur
ses vêtements de fête, et debout sur la chaise abba-
tiale, elle atteint, d'un élan svelte et vigoureux, l'un
des barreaux de fer, le saisit d'une main et se dresse
d'un bond sur le bord de la fenêtre.
Puis elle se glisse, entre les barreaux, sur le bord
extérieur, et regarde, au dehors, en bas, dans l'espace,
au loin, dans l'infini.
Au dehors, la nuit apparaît, affreuse, obscure, sans
une étoile. Le vent siffle et rugit. La neige tombe.
Sara se retourne, attache à un barreau le drap tordu
et déchiré, en éprouve le nœud d'une secousse, ra-
mène sur sa tête la capucc grise de son froc, —
puis elle se baisse, décroit et disparaît, au dehors,
suspendue, dans la nuit pluvieuse et glacée, silen-
cieusement.
DEUXIEME PARTIE
LE MONDE TRAGIQUE
quia nominor loo.
Phèdre.
DEUXIEME PARTIE
LE MONDE TRAGIQUE
^ j . Les veilleurs du souverain secret
Une haute salle au plafond de chêne ; — un lustre de
fer pend du milieu des poutres entre-croisées. — Au
fond, grande porte principale s'ouvrant sur un ves-
tibule. Cette porte est surmontée de l'écusson d'Auër-
sperg, supporté de ses grands sphinx d'or.
A gauche, grande fenêtre gothique — laissant voir, à
l'horizon, d'immenses et brumeuses forêts.
A droite, escalier de pierre construit dans la muraille :
au sommet de Tescalicr, porte cintrée communiquant
avec Tune des tours.
Crépuscule déjà sombre.
La salle est d'une profondeur qui donne l'impression
d'une bâtisse colossale datant des premiers temps
du moyen âge. — A droite, vaste cheminée où brûle
un grand feu qui éclaire la scène. Sur le spacieux
manteau de cet ùtre sont empilés de poudreux in-
folio. — Sur de larges établis en bois noir, adja-
cents, sont disposés des alambics, des sphères astrales.
60 AXEL
d'antiques lampes d'argile, de démesurés ossements
d'animaux d'espèces disparues; — des herbes dessé-
chées.
Sur les murs, des trophées d'armes anciennes, des ori-
flammes orientales, — de très vieux portraits de
châtelaines et de hauts barons de Germanie. Entre
des armures sarrasines, d'énormes vautours et de
grands aigles fauves sont cloués, les ailes étendues.
Au deuxième espace, à droite et à gauclie, portes; ten-
tures en tapisseries de haute lice devant les portes.
Au milieu de la salle, table dressée pour un festin;
des peaux de renards et d'ours noirs sont jetées aux
pieds de deux sièges de forme surannée, places aux
extrémités de la table, se faisant face.
Un grand vieillard, assis auprès de la cheminée, exa-
mine des armes qu'il achève de fourbir. Il est vêtu
d'un surcôt de laine brune, serré par un ceinturon
de cuir, et d'un vieux pantalon de cavalerie de
môme étoff'e et nuance que le surcôt. Il porte
le béret prussien sur ses rares cheveux blancs
coupés en brosse. Il a la croix de Fer sur la poi-
trine.
SCENE PREMIÈRE
MIKLAUS, soui
Là! — Ces carabines, ces couteaux de chasse...
tout reluit ; la gourde est pleine de kirsch : gare,
les loups!
LE MONDE TRAGIQUE 61
11 se lève et regarde autour do lui.
Ah! le soir est venu.
Il va vers la fenêtre et regarde au loin.
Comme il vente là-bas, dans les sapins! Les
bruyères se courbent, les chauves-souris ne volent
pas; signe d'ouragan. Fermons bien le vitrail ;
l'odeur des arbres, salubre le jour, est malsaine
la nuit, — surtout aux approches du renouveau.
SCÈNE II
MIKLAUS, IIARTWIG et GOTTHOLD, entrant
à gaucho
Ce sont deux grands vieillards, de la stature de Miklaus,
vêtus presque militairement encore et d'un assez
noble aspect ; ils ont aussi la croix de Fer.
GOTTUOLD
Miklaus, il est temps d'allumer les flambeaux
pour les deux convives.
Miklaus, redescendant et se frottant les mains
Et le feu aussi, car on sent les dernières bises!
Il s'approche de la cheminée et ravive le feu.
Ainsi, le docteur ne descendra pas encore au
souper?
62 AXEL
IIaRTWIG, frissonnant
Non. — Bit! n'épargne pas les sarments; il
faut que cela flambe! — Oh! quelle humidité
tombe des pierres, ici ! — L'autre aile du château
est moins rude, il me semble? Ici, l'on a froid; et,
c'est singulier, dehors il fait tiède et l'air s'alour-
dit, — vieil indice avant-coureur d'une grosse
tourmente.
uOTTHOLD, de même, regardant autour de lui
C'est qu'ici le vent passe à travers les lierres
du dehors qui verdissent le granit. Oui, cette
pièce est glaciale.
-MlKLAUS, qui empile dans l'àtre d'énormes bûches
Aussi, pourquoi ne jamais l'habiter qu'aux
jours de cérémonie ? Seul, maître Janus y vient,
parfois ...
Gotihold allume les candélabres ; Miklaus, en se rele-
vant, considère les reflets des lumières sur les mu-
railles et sur les boiseries, sur les croissants dédorés
des étendards. — Et les bleuissements en feu des lon-
gues épées, des cimeterres et des dagues, les yeux des
oiseaux de proie, les angles vermeils des cadres, les
tubes des arquebuses, des carabines, jettent des miroi-
tements qui animent les visages des vieux portraits.
Quel délabrement! Voyez donc les tableaux!
LE MONDE TRAGIQUE 63
Les durs traits des rhingraves, les beaux fronts
des aïeules de monseigneur Axel sont effacés ; les
tapisseries sont devenues indistinctes.
IIartwig
Et cette armure d'airain, toute damasquinée
d'or, conquise à la première croisade, par le
prince Elciàs d'Auërsperg, chevalier d'Allem.agne,
sur l'émir sarrasin Saharil 1", la voici toute rongée
de rouille et le bois mort de la Jance s'est rompu
sous la moisissure.
Ml KLAUS, grave
Ah! je ne tiens pas h les fourbir ; c'est hanté, ici !
Les trois vétérans, maintenant debout autour de la
nappe blanche et des lumières, apparaissent, éclairés,
sur le fond confus dss ombres qui tombent des vous-
sures de la salle. Ce sont d'énergiques et soucieuses
figures; le grand ùge et leurs occupations sédentaires
dans le burg n'ont pas encore éteint la fermeté du
regard. Une cicatrice terrible sillonne, du haut en bas,
le visage de Gotthold; — la manche gauche du gros
veston militaire de Hartwig flotte depuis l'épaule, et
le poignet vide en est cousu sur sa poitrine; — vers
la droite du front de Miklaus est creusé l'enfon-
cement d'une balle.
Et, autour d'eux, en effet, dans l'air delà salle, domine
une impression de solennité extraordinaire : sans
doute, ils la subissent, en évitant d'y trop songer; elle
aggrave leurs paroles et leurs silences.
6i AXEL
GOTTIIOLD, à Miklaus
Tu sais que le commandeur va nous quitter ?
— Otto, son domestique, s'est mis en route ce
matin même avec le ballot de voyage de son
maître... et, d'ici aux frontières de la Prusse,
il y a loin!
Miklaus
Quoi ! ce brillant seigneur s'en retourne sans
même avoir vu le docteur Janus?
GoiTIIOLD
Oui. Cette nuit. C'est le feslin d'adieu. — Place-
moi ces jolies touffes de romarin, cette brassée
de verveine, de roses des bois et de menthe entre
les candélabres : les fleurs, cela donne un air
de fête. Puis cette corbeille de fruits; ce sont
les meilleurs : ils ont été piqués par les oiseaux.
Notre visiteur s'y connaît.
HARTW IG , presque à lui-même
Etrange visiteur qui ne veut rien voir!
uOITHOLD, d'un air soupçonneux
Ilum!... et qui voit tout.
LE jMONDE tragique 65
IIaRTAVIG, le regardant
. Ah! c'est vrai : toi aussi... — tu...
GOTTHOLD, chantonnant
Diirbc rouge et noirs cheveux,
Défies-eii'toi si tu veux.
M I K L A U s , les regardant
Vous avez l'air, Hartwig et toi, d'être enchantés
de ce départ?
GOTTHOLD, indifférent
Un homme qui s'en va.
HaRTAVIG, grommelant
Homme blême, homme nuisible !
GOTTIIOLD, à voix basse
Le nôtre est blafard comme l'argent ! il est
couleur de Judas.
Hartwig, après un moment, à Gotlliold
Pareil renard ne peut donner de bonne four-
rure, — comme nous disions, entre étudiants, à
Heidelberg... autrefois.
Tous trois s'assoient autour du feu maintenant em-
brasé et flamboyant.
66 AXEL
MlKLAUS
Cependant le jeune maître parait aimer sa com-
pagnie : — n'est-ce point son parent? Feu le
comte d'Auërsperg l'a présenté au roi jadis...
GOTTHOLD, tisonnant
Oui, le père l'a tiré d'obscurité, et vingt ans se
sontpassés sans que l'obligé s'inquiétât de l'eufant.
— 11 a fallu cette circonstance d'héritage, d'inté-
rêts, pour lui rappeler, là-bas, à la cour de Prusse,
que son cousin, le comte Axel d'Auërsperg, prince
germain — et, de plus, chef de la branche ainée,
— vivait seul, avec de très vieux serviteurs, dans
un château fort en ruines perdu au milieu de l'im-
mense Forèt-^Noire. Connue il a su trouver des
guides, alors! et dormir dans les chaumines! —
et chevaucher, bien des jours, à travers les che-
mins abrupts, les nouvelles clairières, les routes
montueuses !
llAUTW IG, soucieux
Oui, tu as raison, Gotthold : cet homme n'est
pas un ami. J'aurai toujours en mémoire le jour
de son arrivée, la semaine passée ; — n'était-ce
pas la veille des Rameaux ? — Lorsqu'après avoir
traversé les salles désertes du château, conduit
par herr Zacharias, il s'est trouvé, subitement —
LE MONDE TRAGIQUE 67
lui, tout chamarré d'ordres et de croix — devant
le jeune comte, — eh bien, au lieu des deux mains
odertes, il est demeuré comme interdit pendant
un instant ! — Nous autres, grands barbons, cui-
rasses rouillées, soldats des vieilles guerres, ser-
viteurs aujourd'hui voués à l'éxil, mais qui, je
pense, avons gagné, chacun, notre croix de Fer
un peu plus malaisément que lui ses grands cor-
dons (sans offense), — il ne nous avait même pas
reconnus.
GOTTUOLD, pensif
Le comte, en ce deuil qui va si bien à sa
puissante taille, se levant et l'accueillant avec sa
simplicité grave, avait l'air d'un jeune lion qui
porte sa race dans ses yeux. J'en étais lier, moi!
connue le jour où j'eus l'honneur de lui mettre
un fleuret au poing pour la première fois. — Et
j'ose croire qu'aujourd'hui monseigneur est,
certes, l'une des plus dangereuses épées de l'Alle-
magne, sinon la plus redoutable.
H XRTWIG, rLlcvant la lèto, et souriant
Par exemple, Ukko n'a pas été meilleur courti-
san vis-à-vis de ce voyageur, en ce moment-là.
— L'ingénu démon! Vous rappelez-vous qu'il tenait
-d'une main la laisse de ses trois féroces lévriers,
68 AXEL
— qui grondaient à la vue de l'élranger, — et
qu'il souriait en s'inclinant? Et qu'il a demandé
tout bas au maître s'il devait les lâcher sur ce
parent inattendu?
GOTTUOLD
Ha! ha! l'espiègle!
IIart"\a'ig
C'est la gaieté du vieux burg, ce page d'autre-
fois : de plus, c'est un esprit déjà ferme, subtil, et
qui étonne. — 1! a l'air d'une longue étincelle!
GOTTUOLD
Et il est leste comme une ombre.
MiRLAUS, avec une moue de vieillard
C'est un mauvais petit charmeur qui me joue
trop de tours.
GOTTHOLD, souriant
Ce bon Miklausl.. Va, réchauffons nos dernières
songeries à sa belle jeunesse, comme nous chauf-
fons nos trois barbes blanches à ce bon feu clair.
Laissons-le jouer, — même avec nous ; son sou-
rire malin nous ranime et sa vue est bonne.
MlKLAUS
Allons, allons, soit ! Tisonnant : — Muis, pour
LE MONDE TIîA(iIQUE 69
en revenir à nos loups, vous me surprenez, tous les
deux, quand vous me donnez à entendre que mon-
seigneur n'a pas grande amitié pour son cousin.
Dès le premier repas, cependant, l'antique vais-
selle d'argent a été exhumée et les meilleurs coins
de la cave ont été explorés.
GOTTIIOLD
Que prouve ceci? Le comte remplit son devoir
d'hospitalité, voikà tout.
J\I I K L A U s
Cependant, herr Zacharias...
HARTAVIG, so détournant vers lui
Au fait, qu'en dit le vieil intendant? C'est un
furet ; — et c'est un financier digne de ces temps
où chaque grand seigneur avait son orfèvre. Je ne
pense pas que le commandeur Kaspar lui en ait
imposé dans les comptes d'héritage.
M 1 K L A u s
Justement! Herr Zacharias le tient en très
haute et très favorable opinion !
HaRTWIG, étonne, à Gotlhold
L'âge aurait-il affaibli sa raison, à la longue?
70 AXEL
(iOTTHOLD, pensif
Ce que dit Mikiaus ne me surprend pas : j'ai
remarqué que depuis la venue de notre person-
nage, herr Zacharias est soucieux, taciturne... je
ne sais pas... il rôde; — il est inquiet.
Hartwig
11 a quelque chose dans l'esprit.
CjOTTUOLD^ plus bas
Et puis, il sait de séculaires secrets de la famille,
lui..., sans compter... le tkrrieli:.
MlKLAUS et HaRTWIG, ensemble
Chut, Gotthold !
Les trois vieillards regardent autour d'eux avec une
sorte de mystérieuse in(juiétude.
Gotthold tressaille et, de sa grosse chaussure ferrée,
donne un véhément coup de pied dans les bûches rou-
geoyantes : celles-ci, soudain, jettent une énorme
lueur de flammes et d'étincelles dans la salle.
MlKLAUSj après un instant, reprenant la conversation
Moi, pour conclure, — je tiens que le comte
Axel ne s'ennuie nullement de son convive. —
Comment! mais il boit, avec lui, en un souper,
plus de vin qu'il n'en buvait auparavant en douze
LE MONDE TRAC I QUE 71
repas ; je crois même qu'il y prend goût — et
m'en réjouis !
GOTTUOLD, relevant la tète
Bon Miklaus, tu devrais connaître un peu mieux
le jeune maître.
H ARTWI G
Lui, sobre jusqu'à jeûner des jours entiers!
GOTTIIOLD
Lui, qui se prive de toutes les joies de son cage !
qui use ses meilleures années à veiller, là, dans
la tour, — et tant de nuits ! — sous les lampes
d'étude, penché sur de vieux manuscrits, en com-
pagnie du docteur !
HaRTAVIC, à Miklaus
Ne comprends-tu pas que c'est seulement par
courtoisie qu'il porte des santés ? Le châtelain doit
faire honneur à son hôte et lui fait raison.
Miklaus
Là, là! — Tant ce qu'il vous plaira... Moi, je
vous dis qu'il prend de la distraction depuis ces
huit grands jours. — Tenez, ces parties de chasse
avec le commandeur...
Tl AXEL
IIartwig
Laisse donc! C'est un moyen pour lui d'être
seul. Oublies-tu qu'il n'aime que le silence ! — S'il
accepte, parfois, Lkko pour compagnon, c'est
que l'enfant devient, à ses côtés, plus muet que
son ombre et qu'il se sait aimé jusqu'à la mort
par ce vigilant veilleur aux yeux de faucon ! —
Avec tout autre, un temps de galop sur son étalon
Wunder et le voilà hors de vue, franchissant
ravins et halliers. Gunthcr et Job, ses deux moins
vieux piqueurs, ont renoncé à le suivre depuis
longtemps, — et le commandeur d'Auërsperg s'en
revient au château presque toujours une demi-
heure après le départ.
MlKLAUS, rêveur
Vraiment? Ah? ... c'est différent ! Je croyais que
son cousin l'aidait un peu, ces jours-ci, dans ces
dangereuses battues sous bois...
II ART AVI G, souriant
Axel d'Auërsperg n'a que faire d'être aidé de
personne lorsqu'il veut détruire des sangliers ou
des ours, ou des aigles : montrant Ics muralUcs :
regarde. — Les dangers!... Par saint Wilhelm!
Tu sais fort bien que notre jeune seigneur est
LE MONDE TRA(;iQUE 73
d'une vigueur telle qu'il étoulFe les loups, d'une
seule étreinte à la gorge, sans daigner tirer son
couteau de chasse, pius bas : Quant à ce qui le
menacerait du lointain, les vingt mille forestiers du
Schwartzwald, mineurs, sabotiers, bûcherons, an-
ciens soldats, tous ! lui sont plus dévoués qu'au roi !
Mi KLAUS, rénéchissant
Au fait, — au fait, vous pourriez avoir raison!
— D'ailleurs, il est assez surprenant qu'il n'ait
même pas demandé, je crois, à maître Janus de
quitter, un moment, ses travaux et sa solitude
pour venir examiner un peu le visiteur.
(ïOTTnOLD, après un silence
Oh ! le docteur n'a que faire de voir les gens
pour les connaître.
MIK.LAUS, le regardant
Hein?
GOTTHOLD
Il les aperçoit, il les devine dans le son de voix
de ceux qui lui en parlent.
IIAIITWIG, mettant la main sur l'épaule do Gotthold, en riant
Voyons! — Maître Janus n'est pas un sorcier,
cependant, Gotthold?
74 AXEL
GOTTllOLD, grave
Je m'entends. Si le docteur n'a point paru, c'est
que le commandeur n'est qu'un indifférent qui ne
vaut guère le regard et ne signifie, en somme, que
peu de chose. Un silence.
A propos... observes-tu que maître Janus ne
vieillit pas, HartAvig? — VoiLà bien des années,
pourtant, qu'il est ici!
H A R r A\ I G
C'est vrai, ceci, par exemple! Riant : Il faut croire
que le culte des astres empêche de vieillir.
Un silence.
On n'entend que le crépitement du feu dans la haute salle.
GOTTlIOLD, d'un ton singulier
Moi, je trouve que ses yeux ne semblent pas
être ceux d'un homme de ce siècle.
hlARTU'IG, avec un rire forcé
Le bon Gotlhold veut nous faire peur, à présent !
MlKLAUS, baissant la voix et d'un ton confidentiel
J'avoue qu'il a quelque chose en lui, ce maître
Janus, qui retient l'affection. Sa manière de faire
le bien glace ses obligés. — (iolthold, il nous
a guéris souvent, nous et les paysans de l'orée
LE MONDE TRAGIQUE 75
dos Graiids-Bûis : rien n'y fait. On ne se sent
jamais à l'aise devant lui ! Depuis bientôt douze
ans que je le sers tous les jours, c'est bizarre...
mais je ne peux pas m'habituer — même à
croire qu'il me voit.
IlAUÏW IG, rêveur, et aussi à voix basse
Nous-mêmes, l'avons-nous jamais bien regardé ?
Quand il apparaît, il nous surprend comme un
inconnu. Lorsqu'il parle, événement rare, ce qu'il
dit, ]}ien que toujours simple, semble comme le
reflet d'entre deux miroirs : on s'y perdrait à
l'infini. — Tenez! le mieux est de ne pas trop
réfléchir sur le docteur, — si nous tenons à con-
server un peu de bon sens jusqu'à la mort.
(jOTTUOLD, grave, sur le même ton
C'est un homme naturellement impénétrable.
Cette impression qu'il donne résiste, dans l'esprit,
même à tous les heurts de la vie quotidienne. —
Lorsqu'il arriva seul, à cheval, le jour même de
la mort si imprévue du comte Ghérard d'Auërs-
perg-, à la fin des guerres contre le mystérieux
Napoléon, — ce fut au crépuscule du matin.
Quand on lui montra le testament par lequel le
comte (qui avait, paraît -il, connu maître Janus
sur les champs de bataille) lui léguait le soin d'éle-
76 AXEL
ver son fils, — je l'observais; il avait l'air d'être
au fait, déjà, du décès et de la dernière volonté.
Depuis quelques moments le temps s'est couvert au
dehors, et des rafales annoncent une prochaine tem-
pête. — Cinq heures sonnent.
IIartwk;
Écoute : voici l'heure où notre belle et vénérée
châtelaine Lisvia d'Auërsperg, pareille à celles de
jadis, descendait, pensive, et si grave, toujours!
à l'orgue de la chapelle, il y a vingt ans.
GOTÏHOLD, à Miklaus
Tu sais bien, cette croisée de la grande galerie,
où le soleil vient mourir, le soir? Elle s'y attardait
souvent, de longues heures, accoudée, pâlie, en
vêtements de deuil, fair d'un ange, et son livre
d'heures aux fermoirs d'émail sur les genoux,
Miklaus, Gottuold et Hartwig, se levant
et se découvrant
En Dieu soient les âmes des morts de la maison !
Ils se rassoient. Un silence; on entend bruire la pluie
au dehors.
Il A R T W I (1
Allons, jette des pommes de pin dans le foyer
et laissons là les souvenirs. Les années, ce sont
LE MONDE TRAGIQUE 77
des souffles, et nous sommes les feuilles qu'elles
emportent.
G O T T H 0 L D
C'est égal : lorsque Axel d'Auërsperg rompra le
silence dans quelque solennel moment, cela son-
nera, je crois, le son rude.
MlKLAUS, hochant la tète
Aux grands vents battent les grandes portes!
GOTTUOLD, presque <i lui-même
Ah ! c'est qu'il fat toujours, en sa nature, de
devenir un homme... surhumain.
Bruits de tonnerre ; lueurs d'orage ; lointaines rumeurs des bois.
MlKLAUS, so levant et allant à une fenêtre
Mais, — quel temps ! ... Le ciel a changé, pendant
nos ressouvenances! La tourmente secoue la mon-
tagne. Heureusement, le donjon est encore solide.
GOTTHOLD, debout et regardant aussi au lointain
C'est vrai. Déjà les éclairs bleuissent l'horizon.
Voyez donc les sapins : comme la foudre en illu-
mine les profondeurs!
Ils écoutent la tempête.
78 AXEL
Hartavig
Et l'ou entend d'ici le craquement des branches.
Quelle averse! Heureusement, les canons sont
à couvert et bien huilés, entre les créneaux.
M I K L A u s
Comme les rafales fouettent nos vieilles croi-
sées! Cela redou])le. On n'aura pas de lune cette
nuit. .Maudit temps! Pas de doute que le com-
mandeur ne puisse se décider à repartir aujour-
d'hui.
GOTTUOLD, inquiet
Les Ilots de pluie traversent la feuillée. — Et
monseigneur qui n'est pas rentré de lâchasse! —
Pourvu qu'il ait pris son justaucorps de cuir!
Luc vaste lueur, d'un bleu violet, sillonne les ombres
de la salle.
MlKLAUS
Ah ! le coup va sonner !
GOTTUOLD
Un triste et hideux éclair, c'est vrai.
MlKLAUS
J'ai cru voir un regard de l'Enfer!
LE MONDE TRAGIQUE 79
IlxVHTWIG, après le lourd coup de tonnerre
Et c'est la veille de Pâques!
SCÈNE III
LES MÊMES, UKKO.
Ukko entre, ù gauche, essoufflé, un cor de chasse à
répaule, en sayon de drap noir à large ceinture de
cuir annelée de fer, deux plumes d'aigle à son bon-
net de fourrure, un épieu à la main.
UlvKO
Bonsoir, les ancêtres !
11 appuie son épieu contre un angle de la muraille et
s'approche.
GoTTiioLD, MiKLAUs et IIartwig,
se retournant
Ukko!
U RRO , joyeux
Vous songez, tous trois, à l'ordre admirable
des saisons?
GOTTHOLI)
Tu as quitté la chasse? — Où as-tu laissé
monseigneur ?
/:
80 AXEL
Ukko
Dans une caverne, à trois milles d'ici, regar-
dant, de temps à autre, l'orage s'approcher.
Hartwig
Et la journée?
Ukko
Un gros loup-cervier, une louve et sa portée_,
deux renards et un vautour. Le vautour était
perdu dans les nuées noires, dans le tonnerre,
quand la balle du maître s'en est allée l'y sur-
prendre. C'est moi qui ai tué les deux renards.
— Mais... il s'agit d'autre chose... et je veux. .
MlKLAUS
Bois ce verre de vin du Rhin, et viens te chauf-
fer, vilain gnome.
Ukko, buvant
Merci. Je n'ai pas froid. — Il faut que je vous
dise...
IIaRTWIG, lui tâtant la manclie
Quoi ! rien dessous ? 11 avait oublié son surcôt ! . . .
11 est mouillé comme l'herbe.
le monde tragique 81
Ukko
Ce n'est rien. — Vous saurez donc.
M I K L A u s
Allons, mets-toi Là : tu seras malade ; chauffe-
toi.
Ukko
Me faites pas attention, vous dis-je î — Figurez-
vous...
HaRTWIG, inquiet
Est-ce qu'il serait arrivé quelque choseau comte?
U KKO
Non ! puisque je suis icil — Ah ! si vous sa-
viez...
MlKLAUS, à Gûtthold
11 est tout changé depuis hier, je trouve, l'en-
fant? — Tu es tout pâle, Ikko?
Ukko se croise les bras et les regarde.
H A R T W I G
Parle vite. Tu nous inquiètes.
LKKO, frappant du pied avec impatience
Par les cent dieux!
82 AXEL
IIaRTWIG et MlKLAUS, à Gotawld, qui, silencieux,
s'est assis auprès du foyer
Tais-toi, Gotthold. — a ukko : Nous t'écoutons.
UKKO, commeinjant son récit
Hier au soir...
MlKLAUS, à demi-voix
Comme il tonne, entendez-vous, hein?
U KlvO , furieux
Ah! — Vous ne voulez pas m'écouter, à la
fin?... C'est bien. Je m'en vais! — Les séculaires
bavards, sans seconds sous le ciel !
Gotthold
Silence! la parole est aux enfants!
Ukko, de môme
Gomment! vous avez tantôt trois siècles, à vous
trois, — vous avez entendu des milliers d'orages,
de foudres, d'aquilons et de batailles épouvan-
tables, et vous faites attention à une méchante
bourrasque... alors que je veux vous raconter une
histoire?
LE MONDE TRAGIQUE 83
GOTTIIOLD
Là! là, lète folle!
Hartwig
Tuut doux !
U KK G , de mùrne
Mais moi, qui ai dix-sept ans à moi tout seul,
mais je m'en soucie comme de cela, moi, des
éclairs et du vent, et de la pluie, et de tous les
tremblements !
MlKI AUS
C'est bon. Raconte-nous, avec suite...
Ukko
Non. J'aime mieux m'en aller. Vous ne saurez
rien. Voilà.
GOTTUOLD
Veux-tu parler à ton tour, mauvais diable'^ Que
se passe- t-il?
UlvIvO
Miklaus et lïartwig vont encore m'interrom-
pre... et puis... D'ailleurs, non : vous ne m'ai-
mez pas ...
84 AXEL
HaRTWIG, souriant
Méchant lutin !
Ukko
Vous ne vous intéressez pas à ce qui m'ar-
rive.
MlKLAUS
Dis-nous posément . . .
Ukko
Adieu.
Lkko a fait quelques pas pour sortir ; les trois vieillards
se précipitent et le ramènent, moitié souriant, moitié
fâché.
Alors, debout entre les fleurs de la table, éclairé par
les candélabres, par les lueurs, aussi, du foyer et
des épars violets, il médite, noir et brillant, tandis
que les trois serviteurs, assis autour de lui, Técoutent
avec une vague anxiété.
Il parle, en souriant, comme perdu en un rêve, — tan-
dis que des harpes semblent, en des lointains, l'ac-
compagner, au fond de l'orage :
Hier, dans la Forêt, à la première étoile, j'ai
rencontré une petite fée, oh! mille fois plus jolie
que toutes celles du Ilarzl ... une jeune fille. Elle
chantait d'une voi.x aussi fraîche que le murunu-e
des sources, et, balançant d'une main un petit
LE MONDE TRAGIQUE 85
panier de cerises sauvages, elle marchait sous les
sapins. Elle avait noué, de primevères, sur son
dos, les deux nattes brunes de ses cheveux à la
taille de son corselet de velours. De temps à autre
elle caressait un grand épagneul tout blanc qui sau-
tait autour d'elle, joyeux! Oh! comme elle était
jolie ! — Ses yeux étaient doux comme le soir!
MlKLAUS, souriant
Ah! ha! déjà le jeune Ukko...
Gottliold lui clùt la bouche avec la main.
Ukko
Pendant quelque temps, je la suivis, caché
dans la longue clairière. Soudain, j'écartai les
ronces et je vins à elle. A peine nos regards se
furent-ils rencontrés que nous échangeâmes un
sourire ami. Cependant, nous ne nous étions
jamais vus. Nous nous tendîmes la main sans y
penser. Son blanc compagnon me regarda fixe-
ment; il eut l'air, aussi, de me reconnaître : l'ins-
tant d'après, lui et Ho if, mon grand lévrier,
étaient de vieux amis. En silence, elle et moi,
l'un auprès de l'autre, nous fîmes le chemin qni
conduit à ce torrent où commencent les chênes.
Là, c'est la maisonnette de son père, Hans Glïick,
le garde forestier. J'entrai. Celui-ci leva les yeux;
86 AXEL
puis, nous ayant bien regardés, il m'oiïrit la main
et m'accueillit à son foyer. — Luïsa mit deux
verres sur la nappe blanche. Ah! ce bon kirsch si
clair, qu'elle sait préparer si bien ! Elle nous versa,
pendant la causerie, avec sa douce main... La
nuit étant venue tout à fait, comme elle me disait
au revoir sur le seuil, je lui mis au doigt ce fami-
lial anneau qui m'était sacré. — Silencieuse,
elle m'embrassa au front: ses yeux étaient graves,
et deux belles larmes tombèrent de ses cils sur
mes paupières. — Je m'enfuis! J'étais si heu-
reux que je me mis à pleurer dans les bois.
J'étouffais! Holf aboyait et me tirait joyeusement
vers la maisonnette. — Ah! Luïsa Gluck! C'est
du ciel, — et c'est du feu que son baiser : j'ai
dans l'âme un désir si délicieux d'elle, que je ne
peux pas respirer, tant j'en suis amoureux, et tant
je l'aime ! — Nous nous épouserons à l'automne :
au plus lard! — Je suis... je suis heureux! —
Seulement, si l'un de vous trois se permettait de
mourir avant les noces, — ah !... je me fâche!
( I G T T H 0 L D
Je serai ton garçon d'honneur, Ukko.
LKKO, riant et tirant l;i longue barbe de GottholJ
Merci, mille et mille fois !
LE MONDE TRAGIQUE 87
Montrant Miklaus et Ilartwig :
Voici quelques parrains...
Hartwig
Comment! — mais je l'ai vue naître... avant-
hier, ta petite Luïsa !
L KKO, rêveur et le regardant
Avant-hier? — En elTet, c'est juste. Cela fait,
pour les gens ordinaires, seize ans et demi.
HaRTAVIG, à demi-voix
Déjcà!
Ukko
L'un dit : « Déjà! » l'autre : « Enfin! » Je
commence à croire que c'est le même mot re-
tourné.
Miklaus, riant
Je trouve bizarre que le père Gluck — un brave
soldat saxon, d'ailleurs — te donne sa fille, mon
ami.
Ukko, lui mettant la main sur l'épaule
Tu es bien heureux de trouver encore des
choses bizarres, à ton â2;e.
88 AXEL
IIartavig
Miklcius n'a point tort, cette fois : tu es joli,
mais tu es une ombre.
Ukko
Mon bon Hartwig, est-ce que tu ne souffres
pas à l'ombre de ton bras gauche quand le temps
change?
Hartwig
Si. — Pourquoi cela, mon fils?
L K R 0, rieur
Ah! demande-le au boulet qui t'emporta sa
réalité à Lutzen. Je voulais seulement te faire
constater qu'une ombre est quelque chose.
GoTTUOLD
L'enfant a bien raison d'être heureux, et le plus
tôt possible! Vous êtes des esprits chagrins. -—
Mais, attention! J'entends... hein? — Ces pas...
MlKLAUS
Oui : dans la galerie des Chevaliers.
ITartwig
C'est notre hôte, je pense. — Vite, encore des
bûches dans le feu, Miklaus !
LE MONDE TRAGIQUE S9
l K Iv ()
Et, comme je ne sache pas qu"il y ait lieu de
manifester une joie respectueuse à sa vue, un
salut et quittons-le.
G 0 T T II O L D
Cl st lui, en eflet.
LKKO, les rassemblant tous trois, mystérieusement
Écoutez : — le futur grand-père de vos filleuls
m'a f;ut présent, ce matin, d'une jarre de kirsch
rose, plus précieux que celui du roi. Mes amis,
je vous invite à venir le goûter un peu avec moi,
dans la salle d'armes. Là, nous serons chez nous.
Et. en attendant le maître, notre bon Axel, gentil-
homme des bois, prince de sa montagne et sei-
gneur des torrents, — oh! je veux boire, avec
vous, à Luïsa Gliick, ma fiancée!
MlRT.AUS, GoTTUOLD et IIaRTWIG, un doigt
sur les lèvres
Chut.
Kaspar d'Auërsperg entre à droite. — Air de très grand
seigneur. Vers quarante-trois ans. Costume de voyage,
à pèlerine courte, en drap noir. Tenue d'une grande
élégance. Haute taille. — Insignes d'ordres sur la
poitrine.
90 AXEL
SCENE IV
LES MÊMES, Li5 commandeur KASPAR
D'AUERSPERG.
LE Commandeur à hu-mêmp, les regardant
Non. Pas ceux-là. Ce sont des pierres, — et
l'enfant est l'âme damnée de son maître. —
L'autre, le majordome, ce herr Zacharias, —
voilà celui qu'il faut attaquer.
Ukko
Si le commandeur d'Auërsperg désire attendre
ici monseigneur, voici du vin du Cap, du canastre,
du feu et des livres.
LE Commandeur
Le comte doit-il rentrer bientôt?
Ukko
Dans une heure, au plus tard.
tkko et les trois vieux soldats saluent et sortent.
Depuis quelques minutes, l'ouragan paraît s'être apaise:
il ne tonne plus qu'à de longs intervalles, et, au
lointain, la pluie a presque cessé ; néanmoins, à tra-
vers les vitraux, le ciel demeure couvert et menaçant.
LE MONDE TRAGIQUE 91
SCÈNE V
Ln CoMMANDEiR KASPAR D'AUERSPERG,
seul
Voilà de magnifiques vieillards! — Cela rappelle
un beau champ do bataille, un bel hiver et une
belle mort. Regardant autour de lui :
Quel nid de hiboux! — Des livres, dit-il. L'His-
toire ancienne, sans doute? Voyons.
Il ouvre un in-folio.
Le vin, passe encore; il est presque aussi vieux
que ceux qui l'ont mis en bouteilles, et son cru
merveilleux supporte cependant cet âge sans fai-
blir. Lisant :
Traité des Causes secondes. ii rit.
lia! ah! l'excellent titre !... Traité des Causes
secondes! — Ce jargon me paraît d'une clarté!...
Ah! ah! — Continuons, un peu. Lisant derechef -.
Procul à dcluhro mulier semperl
Cette épigraphe n'est pas, il faut en convenir,
du dernier galant. Lisant encore :
Chapitre premier : Les Silentiaires. — Diable!
« Tout verbe, dans le cercle de son. action,
9-2 AXEL
crée ce qu'il exprime. Mcmre donc ce que tu
accordes de volonté aux fictions de ton esjtrit.
Fermant le livre et le jetant sur les autres :
Chansons!
11 bâille. — Puis, rêveur, aprùs un coup d'd'il sur les objets autour de lui :
C'en est fait ; je ne doute plus. — Mon jeune
châtelain donne, en toute réalité, dans l'Hermé-
tique, la kabbale et les histoires de sabbat! C'est,
à coup sûr, ce maître Janus qui lui insuffle et lui
instille dans la tête ces superstitions épaisses... qui
seront, longtemps encore, le vice de l'Allemague.
Leurs entretiens doivent rouler sur la Sainte-Yehnie
et sur ... les Rose-Croix? Au fait, il y en eut, dans
notre famille : mais... quand c'était de mode. —
Je m'explique fort bien que ce morue insensé
n'ait point jugé à propos, jusqu'à ce jour, de se
montrer à mes yeux profanes. Je l'eusse exécuté,
en deux ou trois brocards, de la belle manière.
Un silence. H s'assoit auprès de la table et se verse à boire.
Je l'avoue : ce manoir, y compris ses habitants,
me semble improbable. Je m'y trouve paradoxal.
Ici, l'on est en retard de trois cents ans, montre eu
main. Je croyais exister à l'aurore du siècle xix?
— Erreur!,.. En franchissant ce seuil, je me suis
aperçu que je vivais sous l'empereur Henri, au
temps des guerres d'investiture.
LE MONDE TRAGIQUE 9^
Soit. — A la santé dudit empereur!
11 boit.
Or çà, je voudrais bien voir clair dans cette exis-
tence anormale que l'on mène céans. Quant à mon
noble cousin, je ne me sens qu'une sympathie
assez modérée pour ce jeune héros d'un autre âge.
Il est, vraiment, d'un caractère... des plus indéfi-
nissables. — D'ailleurs, tout homme qui, vers la
quarantaine, s'intéresse à d'autres qu'à soi-même,
n'est pas digne de vivre. rn silence.
Maintenant, voyons : c'est un gentilhomme des
mieux tournés, je dois en convenir, quoique de
mine un peu fatale. 11 est même d'un superbe
aspect, en sa haute taille, et ne manque pas d'une
sorte de distinction sauvage... qui serait du meil-
heur effet à la cour, où l'on raffole du nouveau. Je
vois d'ici les musiciennes delà reine, le soir de sa
présentation, — la princesse de Sabelsberg, la com-
tesse de Walstein, — ahl ha! Succès d'incendie à
première vue! ou je m'abuse étrangement. — 11 a
su m'accueillir avec une courtoisie parfaite et se
montrer grand seigneur en m' abandonnant sa part
d'héritage, malgré sa fortune perdue... Je suis sûr
que, bien dirigé, le comte Axel d'Auër.sperg pourrait
me conquérir, auprès du roi, certaines influences. . .
d'une utilité fort appréciable; — cette vieille
affaire de son père et des Trésors est si oubliée !
94 A\ !•: L
Après un silence : — Oh! ma vieille ambition, tou-
jours déçue jusqu'à présent ! sombre et regardant
autour de lui : G'cst Une sorcièi'e aussi, celle-là.
Son regard s'arrèto sur la table '■
Voici le souper de mon départ. Une table qui
réjouit l'œil! — Ces jolies fleurs forestières...
c'est au mieux et de fort bon goût. silence.
Le singulier air qu'on respire ici! Je ressens
une impression d'inconnu dans cette vieille de-
meure. — Voyons; je crois avoir pris, sur mon
jeune cousin, quelque ascendant : ces sortes de
natures sont d'une faiblesse d'enfant, en vérité. —
Je suis en avance sur lui d'une vingtaine d'années,
ce qui, joint à ma parenté, m'a permis une certaine
aisance devenue vite familière, un tour protecteur
en nos causeries, bref une de ces apparentes insou-
ciances de propos, dont la bien calculée rondeur
finirait, pour peu qu'on la graduât, par faire tolé-
rer, insensiblement, jusqu'à l'impertinence... II
faut que j'essaye, ce soir, de combattre l'influence
de ce maître Janus. Je veux lui démontrer, au des-
sert, que le Grand-œuvre est de faire son chemin
dans le monde et d'y prendre, de gré ou de force,
laplaceenlaquelleon désire s'asseoir. Pensif: Gomme
si toutes les fantasmagories de la terre et toutes les
sentences des philosophes valaient, en réalité, le
regard d'une jolie femme ! — Et la jeunesse, hélas I
LE MONDE TRAGIQUE 95
la belle jeunesse ! — Voilà la vraie magie ! — Une
belle créature, — voilà qui se comprend tout de
suite! sans elïort!... Voilà qui est clair!
U mire le cristal ilc son verre aux lueurs des llambeaux.
Je croirais volontiers que tout ce sombre voisi-
nage de bois, de torrents, de ^ allées, renforcé de la
solitude, a nourri dans son esprit ces idéesabsurdes.
— Bah! le mal se guérirait en huit jours, là-bas...
et je suis sûr qu'entre mes mains ce jeune
homme deviendrait un instrument des plus utiles.
Il se lève et fait les cent pas.
C'est égal : je suis soucieux. — Il n'est pas
naturel qu'un garçon, qui n'est certes pas un es-
prit vulgaire, accepte délibérément l'existence
d'ours que mène ici le comte Axel d'Auërsperg!
Tout l'amour des sciences occultes ne légitimerait
pas une telle réclusion, un si long, si lointain, si
volontaire exil. — H y a autre chose. — rius bas et
d'un ton singulièrement rêveur, après un coup d'œil taciturne
autour de la salle : — H V a qUClqUC cllOSe, ici.
Réfléchissant, en regardant distraitement dos lueurs d'éclairs :
Voici huit longs jours que je passe en ce repaire
oublié, crénelé, suranné, dont l'architecture, les
alentours et le silence ne sauraient intéresser dé-
sormais que de vains idéologues; certes, je ne m'y
fusse pas aussi longtemps ennuyé sans cette con-
fuse et tenace impression d'on ne sait quoi d'in-
90 AXEL
connu! — Puisqu'elle ne s'est pas encore dissi-
pée, c'est qu'elle est sérieuse, et... je n'aime pas
à faire buisson creux. Je désirerais beaucoup
tirer au clair cette énigme. — Mettre à la ques-
tion le lierr Zacharias eût été assez imprudent,
avant cette heure-ci; mais, puisque je quitte au-
jourd'hui, et sans regrets, cette inquiétante bâ-
tisse, je puis, tout à l'heure, quand le vieil inten-
dant...
Voyant entrer licrr Zacharias :
Le voici.
SCENE VI
Le Commandeur KASPAR D'AUERSPERG,
Heuh zacharias
HERR Z A en AU I A S, sur le seuil, regardant le
commandeur
L'heure est venue. Le devoir est de parler.
Il referme les portes avec précaution.
LE Commandeur, le regardant, a lui-même
Si c'est un sorcier aussi, celui-là, il faut con-
venir que le Diable met du temps à l'emporter?
Le lorgnant de la tûtc aux pieds ;
Ah çà ! mais... il a cent ans, ce garçon 1 — Étu-
dions un peu ces vestiges : œil couvert, diplo-
LK MONDE TRAGIQUE 97
matique, lèvres fines... oui, mais nez sans péné-
tration. Bien. Haut: Bonsoir, herr Zacharias! —
Qu'avez-vous donc? — Par mon drageoir! vous
paraissez ému.
IIERR ZACnARIAS, grave, s'approchant du commandeur
Monseigneur, j'ai, plus d'une fois, eu l'honneur
de vous rencontrer, il y a quelque vingt ans. —
Vous étiez l'ami du défunt comte; vous devez
aimer son fils.
LE Commandeur, à lui-mème
Le dévouement est son cùté faible. Haut : C'est
un jeune homme d'avenir, et je ferais tous les
sacrifices pour le voir prendre son rang dans le
monde.
Il E R R Zacharias
J'ai réfléchi nuit et jour depuis votre arrivée,
monseigneur. Les instants de la vie me sont
comptés ; votre présence est une occasion tout à
fait inespérée que je dois saisir.
LE Commandeur
Ma présence?
HERR Zacharias, préoccupé
Oui. Je voudrais vous révéler quelque chose de
7
98 AXEL
prodigieux. Une chose... Olil la plus étiange de
toutes. les choses! — Si vous voulez l'entendre,
je dois me hâter : elle est d'un récit difficile...
l'heure passe et — vous partez cette nuit.
LE Commandeur
Vous êtes bien solennel pour être sérieux, herr
Zacharias !
HERR Zacharias
Monseigneur, je ne parle jamais qu'en pesant
bien tous les termes dont je me sers. Or il est
vraiment impossible d'en trouver d'exacts pour
qualifier les faits que je désire vous exposer. Bref,
s'il est, sur la terre, un secret méritant le titre de...
SUBLIME... certes, on peut dire que c'est celui-là.
Y penser, seulement... me donne le vertige...
Vous le voyez : je suis inquiet — d'en parler!
Bruissement de la tempête. Il regarde autour de lui.
LE Commandeur, après un instant
Ce secret nous intéresse, le comte et moi ?
herr Zacharias
Tout d'abord. Puis, l'Allemagne. Puis... le
monde entier.
LE iMOxNDE TUAGIQUE 99
LE Commandeur, a lui-même
Ce vieux homme! — Ilum! Franchise inat-
tendue, et qui me gêne. — Quel air choisir? L'iii-
difîérence ou l'attention? — L'indifférence est
préférable : il va s'efforcer de me convaincre.
Haut : Parlez. — Mais te voilà grave comme un
ambassadeur d'Orient. Tu m'effrayes. — Sera-ce
bien long, ton histoire?
HERR ZaCHARIAS
Je crois être en mesure de vous assurer que
vous n'aurez point regret si vous l'écoutez jus-
qu'au bout. — Avant une demi-heure, sans doute,
le comte sera de retour : j'ai donc strictement
le temps de tout dire, et le silence m'oppresse
depuis — oh! depuis tant d'années!
Le Commandeur se verse à boire, en souriant, les
jambes croisées, accoudé à la table et éclairé par les
flambeaux. Herr Zacharias est debout devant le feu ;
sa main s'appuie au dossier de l'autre siège. —
Baissant un peu La vuix :
Monseigneur ne se souvient-il pas d'un événe-
ment extraordinaire qui s'est passé en Allemagne
— et qui eut son contre- coup dans le monde, ■ —
à l'époque de la mort du comte GhérarJ d'Auërs-
perg?
100 AXEL
LE Commandeur, sounam
D'un événement... extraordinaire?
HERR ZaCH ARIAS
Oui.
LE Commandeur
Je n'ai jamais rien vu d'extraordinaire sous le
soleil, herr Zacharias! — Excepté...
Soudain, comme frappé d'un lointain souvenir, il
tressaille, regarde fixement le vieil intendant et
demeure un instant sans parler. — Puis, d'une voix
changée et grave :
Commence.
A ce mot, herr Zacharias extrait de sa houppelande une
carte militaire et divers papiers qu'il déplie silen-
cieusement, puis étale sur la table, aux regards du
commandeur dAuërsperg.
LE MOADE TRAGIQUE 101
§ 2. Le récit de hci*i* Zacharias
IlERR ZaCIIARIAS, du ton d'un homme qui, d'abord, dé-
bite un discours écrit et appris depuis longtemps, — puis,
peu à peu, s'anime et improvise
Voici des pièces et des documents ; ils repor-
tent à ce moment précis de notre Histoire où l'é-
vénement dont je parle se produisit. Alors nous
étions sous le coup de cette invasion, qui, aujour-
d'hui, nous semble une sorte de rêve fatal.
Aux successives nouvelles des dèfoites subies
par nos armes dans l'Allemagne centrale, se mê-
lèrent bientôt des bruits, semi-oiïiciels, que l'en-
nemi préparait un soudain mouvement d'oiïen-
sive retraite vers divers États situés en arrière de
sa marche apparente. Aussitôt, les villes de la zone
qui se crut menacée — (l'électorale et financière
cité de Francfort en particulier) — commencèrent
à trembler au pressentiment des exactions et des
violences que la soldatesque française allait sans
doute exercer, — la recrue, surtout, s'étant signalée
par tant de duretés, là-bas, dans les provinces en-
vahies! — Napoléon semblait se dresser, à la fois,
de tous côtés ; — car, avec cet étrange capitaine
102 AXEL
qui, en trois jours, se trouvait brusquement à
trente lieues du point où le supposaient nos calculs,
on devait s'attendre aux sombres surprises. Ce
fut une épouvante : on ne se croyait même pas
le temps d'utiliser l'emprunt de guerre, depuis
peu réalisé. Rappelez-vous, monseigneur, l'aspect
des villes centrales, ces maisons fermées, ce deuil,
cette fusillade lointaine, et ces perpétuelles ru-
meurs du canon, — le tocsin dispersé par le vent
sur toutes les routes...
LE Commandeur
Passons.
IIERR ZaCUARIAS
Cependant, même en ces États qui s'alarmaient
ainsi, l'on ignorait l'étendue réelle du péril dont,
en ce moment précis, une circonstance financière
des plus insolites eût encore majoré la calamité.
En effet, depuis près de cinq semaines avant ces
bruits funestes, un alllux de numéraire d'or, pro-
venu, de toutes parts, d'une sorte de panique et
d'un courant de confiance irraisonnés, — (ces
phénomènes ne sont point rares en temps de
guerre), — avait fait irruption dans les caves de
la Banque nationale de Francfort.
Dépliant un papier d'aspect jauni et ancien :
En vain, pour essayer d'endiguer ce torrent, la
LE MONDE TRAGIQUE 103
Banque avait-elle, dès longtemps, notifié que ses
contenances ne lui permettaient plus l'encaisse
qu'en espèces d'or. Voici le détail des valeurs qui
s'y trouvaient alors, — entonnelées, à tout événe-
ment, sous les voûtes basses de la grande Tréso-
rerie, — en... près de quatre cents barils de fer,
scellés des sceaux de la Confédération :
Actif, or monnayé, de l'épargne publique, ga-
rantie de papier fiduciaire, immobilisés par l'inter-
ruption subite des afi^iires et du négoce normal de
l'Allemagne : l\'2 millions de thalers. — Actif prove-
nant des récentes émissions de l'emprunt de guerre :
76 millions de thalers; numéraire en or. — Sacs de
dépôts précieux confiés à la ville custode, diamants
taillés, joyaux de grand prix, gemmes diverses
réunies en colliers et rivières, perles fines, œuvres
d'orfèvrerie, montures d'art, lingots et saumons
d'or pur, d'une estimation totale de 78 millions
de thalers. — Envois, en espèces d'or, des banques
particulières du Wurtemberg, de la Bavière, de la
Saxe et des Grands-Duchés, à titre de sommes
placées sans intérêts sous la sauvegarde de la cité
d'Etat, 75 millions de thalers. — Dépôts divers des
hautes seigneuries et bourgeoisies, 26 millions
de thalers, toujours en or liquide. — Etc., etc.
— Total de l'encaisse ainsi amoncelée dans les
retraits souterrains et caveaux subsidiaires du
104 AXEL
Trésor : environ 350 millions de thalers : soit,
avec l'excédent des appoints omis, l'actif invrai-
semblable, démesuré, de plus de onze cents mil-
lions de francs de France, représentant la circu-
lation tout d'un coup suspendue de plus des deux
tiers des monnaies d'or, tant d'effigies étrangères
qu'allemandes.
LE Commandeur, préoccupé, l'observant attentivement
Oui, je sais. Poursuis.
H E R R Z A C II A R I A s
C'est pourquoi la nouvelle d'un mouvement
d'invasion vers ce point de l'Allemagne s'étant
décidément accréditée, la Commission supérieure
des finances de la Confédération dut adresser aux
régents de la Trésorerie l'avis suivant: — (( Étant
reconnu officiel qu'une notable partie de ces valeurs
est, nommément, d'une destination toute miUtaire,.
l'impérial vainqueur, s'il se dirigeait sur Franc-
fort et venait à l'occuper, pourrait, en toute léga-
lité, — se couvrant d'une préventive et défensive
mesure de guerre, — frapper d'un séquestre la
totalité de cet énorme actif. Or, tous recouvrements
ultérieurs pouvant présenter diflicultés ou contes-
tations, quelle que fût l'issue de la campagne, —
il y avait lieu, suivant l'usage en ces exception-
LE MONDE TllAGIQUE lOo
nelles circonstances, de prendre, à l'instant même,
des dispositions d'urgence pour que fussent diri-
gées, sans retard, ces valeurs, sur tel point du
teiritoire éloigné de l'action des belligérants — et
situé, le plus possible, au delà des atteintes suppo-
sables de l'ennemi. » — Donc, au reçu de cet
arrêté, le Conseil financier de la Banque nationale,
s'étant réuni en séance secrète, choisit, pour la
direction de cette grave et périlleuse entreprise,
trois des plus estimés parmi les orficiers-génèraux
présents sur des points militaires voisins de la
ville ; ce furent le général prince de MutliAvild,
le général comte de Thungern, et enfin le gé-
néral comte Ghôrard d'Auërsperg, qui accepta
le commandement. un siionre.
LE Commandeur, pensif, à lui-mùmo
Oui. C'est un fait de l'histoire d'Allemagne qui
est resté, positivement, énigmatique.
UEKIl Zacuarias
A son estime, deux mille cavaliers saxons et
quatre-vingts chariots-prolonges des trains d'arlil-
lerie suffisaient. Différents ordres, pour l'inter-
ception de toutes immédiates atteintes ennemies,
furent adressés, sur l'heure, aux commandants
des divisions environnantes. On allait s'enfoncer
108 AXEL
vers le quart-sud-ouest; on suivrait des chemins
intraversés, — le comte d'Auërsperg en tète du
détachement, le comte de Thungern au centre, le
prince de Muthwild à l'arrière-garde, — et, par
un large circuit, l'on atteindrait la cité forte
connue, seulement, des trois chefs de l'expédition.
Le soir même de cette décision, les quatre
cents précieux barils de fer, sous l'étiquette col-
lective d'engins, de munitions de guerre et de
lourds projectiles, furent hissés, chargés, puis
assujettis de chaînes et de cordages, sur les qua-
tre-vingts prolonges, ceci dans la cour principale
de la Banque. — Désertée, sur ordre supérieur,
de tous les employés du service, elle était cernée,
durant cette opération, par 'les escadrons d'escorte,
et ceux-ci défilèrent devant le porche, recevant
deux attelages par gros de cinquante cavaliers.
Sur le minuit, l'on quitta la ville aux réverbères
éteints et tenue dans une complète obscurité.
— Vers quelle citadelle, convenue entre les trois
commandants et les régents du Trésor, dut-on
d'abord se porter?... Sans doute, ceci fut révélé en
hauts lieux, plus tard. — Toujours est-il que,
sur des avis réitérés d'éclaireurs, après deux
jours de marche vers le sud-ouest le plus central,
le comte d'Auërsperg, ayant lieu de redouter
peut-être quelque survenue étrange au-devant
LE MONDE TRAGIQUE 107
de lui, changea spontanément d'itinéraire et, de
son propre chef, au nom de l'effrayante respon-
sabilité qui pesait sur son honneur militaire,
se réserva, ne se fiant plus à personne, de ne
prévenir qui de droit qu'après l'accomplissement
essentiel de la lourde tâche acceptée,
L1-: Commandeur, paie et souriant
Assieds-toi, Zacharias : tu es vieux ; ce récit
fatigue ta voix. Bois un doigt de ce vin — ruti-
lant et vermeil comme tout cet or, dont tu parles !
— Cela te remettra.
IIERR Zacharias, qui a refusé d'un geste, en s'inclinant,
et qui semble, peu à peu, se plonger en une sorte de songerie
visionnaire
— Sans doute, alors, — au fond de sa mémoire,
— se dressa le souvenir d'un impénétrable burg,
oublié endecalmeset terribles forêts, longuesd'une
centaine de lieues, et dont les sentiers, familiers
à son enfance, lui parurent praticables à ces
étroits chariots qui le suivaient, portant une par-
tie de la fortune de l'Allemagne ! — Sans doute
se souvint-il aussi que là, dans ces mêmes forêts,
un réceptacle inviolable, exfodié depuis des siècles,
— un lieu de ténèbres, aux accès connus de
lui seul, pouvait, au moins jusqu'cà la paix pro-
108 AXKL
chaîne, garder — fidèlement! — ce qui serait
confié à ses profondes entrailles. Ce fut donc
vers ce lieu qu'il se résolut à guider — par des
routes à coup sûr isolées do toutes éventualités
d'hostiles rencontres — hommes et trésors dont
il répondait devant la patrie... Et ceci, monsei-
gneur, — tenez ! Jusqu'en cette région perdue, où
nous sommes.
Le Commandeur a tressailli et le regarde avec une
grande stupeur.
Certes, sous l'interminable Forêt, aux environs
de ce burg, sous quelque bloc rocheux recouvert
aujourd'hui d'arbres et d'herbées, doit être ca-
chée l'issue de l'un de ces vallonncux souterrains
creusés dès avant le moyen âge, — aux secrets
connus des seuls aînés de la grande seigneurie
militaire dont ils dépendaient, — et qui, jadis,
en cas de blocus, servaient au ravitaillement du
burg et aux sorties nocturnes... Et, se remémo-
rant, sans efforts, le chemin de cette inoubliable
issue — qui, en ces parties montueuses des Grands
Bois, doit s'ouvrir, à l'intérieur, sur une pente
rapide...
LE C O -M M A N D K IJ R , l'interrompant
Ici, je ne t'écoute plus. — Si l'on peut, en
(■net, supposer que le comte d'Auërsperg, en cette
LE MONDE TRAGIQUE 100
fantastique résolution que tu lui prêtes, ait pensé
pouvoir enfouir, en son propre terroir domanial
et sans éveiller de soupçons, ces importantes
«munitions de guerre », comment croire qu'il eût
osé s'en remettre à la discrétion de deux mille
hommes qui, demain, certes, reparleraient, d'a-
bord entre eux, de leur singulière besogne de
la veille? En admettant même que telle fut, un
instant, sa pensée — troublée par de trop graves
alarmes, - comment croire que des officiers-géné-
raux, tels que le prince de Muthwild et le comte
de Thungern, ne l'en eussent pas dissuadé, re-
fusant de lui prêter concours ? — Tu rêves,
Zacharias.
UliRR Zacharias, commo perdu en ses pensées ut n'ayant
mùmc pas entendu Tinterruption
Oui ! ce dut êire à travers quelque pluvieux
crépuscule encore assombri par les hautes feuil-
lées et par les épaisseurs des halliers qu'il con-
duisit, à travers les larges sentes de la Forêt, —
à quelque cent pas seulement du lieu précis
où cet antre, encore invisible, devait, au heurter
du maître héréditaire, s'entr'ouvrir — oui, —
qu'il conduisit... Relevant la tête et regardant fixement
le commandeur : un siuiple détacheuient, oh ! de deux
cents hommes, peut-être ! — le nécessaire, enfin,
110 AXEL
des attelages ! — ayant abandonné, à distance d'une
ou deux lieues des lisières, le reste de son escorte
désormais inutile, — Parvenu en cette contrée
inhabitée et si constamment solitaire, le cercle
des dangers était franchi.
Comme regardant uno liallucination
Au soudain cri de halte proféré par le comte
d'Auërsperg, la sinueuse colonne de chariots
et de cavaliers s'est arrêtée, et le comte de
Thungern, quittant le centre, vient se placer
devant le premier attelage. Auërsperg, ayant mis
pied à terre, s'est avancé seul, assez loin, recon-
naissant ses lignes d'arbres, — et, au détour de
quelque antique haie de ramée et de hautes ver-
dures, il a, tout à coup, disparu. — Personne autour
de lui. — S'avançant au milieu des ombres tom-
bées, il considère certains rocs voilés de mousse
et d'herbes, que son premier regard a discernés
des autres pierres chenues de leurs alentours. —
11 s'est allongé entre leurs joints, dont le secret
lui fut un jour transmis, étant seuls, par son
père qui le tenait de l'aïeul. Et, d'une pesée spé-
ciale, faisant crier, sous la terre, la rouille des
puissants leviers de jadis, voici que deux de ces
énormes roches se sont écartées, laissant à décou-
vert l'entrée séculaire. Se redressant alors, d'un
appel il amène vers lui, l'un après l'autre, sous
LE MONDE TRAGIQUE 111
SOS ordies rapides, chacun des chariots, — qui
défile, à son tour, devant h béante ouverture.
Aux lueurs des grosses lanternes sourdes subi-
tement allumées, les trois hommes de chaque atte-
lage, habitués aux manœuvres des canons, ont très
vite accroché aux arrière-trains de leurs prolonges
l'incliné plan de fer sur lequel — toutes amarres
tranchées à coups de hache — glissent les barils
de métal, latéralement maintenus par les montants,
lis roulent, précipités, sur la pente souterraine, et,
d'eux-mêmes ainsi entraînés, vont s'engouffrer
violemment jusqu'aux limites perdues de la longue
caverne. Et le chariot s'éloigne, continuant la route
forestière, bientôt rejoint par le suivant, — et ainsi
jusqu'au dernier.
Deux heures ont suffi. Les deux autres chefs
ont repris en silence les extrémités du détache-
ment— auquel viendra, sur un point convenu, se
rallier le comte d'Auërsperg. Lui, demeuré seul
dans la nuit noire, a bientôt fait retomber sur
l'entrée délendue, les mouvants rochers terreux
qui s'en étaient écartés ou soulevés. C'en est fait!
Le vertigineux trésor est bien enfoui en d'impé-
nétrables ténèbres.
Maintenant, monseigneur, étant donnée, d'a-
bord, cette persuasion profonde et toute naturelle
que les quatre cents tonneaux de fer ne conte-
112 AXEL
naient, comme il est d'habitude en artillerie, que
des engins de plomb, de poudre ou d'acier, —
que des munitions de guerre ({uelconques, enfin,
— (comment, d'ailleurs, imaginer la vérité devant
leur nombre !^ — les hommes de ce détachement
spécial, choisis originaires de pays saxons les plus
distants du Schwartzwald, — dévoyés, dans les
bois, à travers les mille tortueux chemins où,
seul, le comte d'Auërsperg pouvait se reconnaître,
— harassés de la longue route, inquiets d'une
rencontre ennemie aux environs d'une forteresse
imaginaire dont ils pensaient ravitailler les case-
mates, — les yeux pour ainsi dire bandés, à leur
soudaine arrivée, par la pluie et le crépuscule et,
à leur retraite, par la nuit, — rejoints, bientôt,
par le comte lui-même, au cours de leur marche
hasardeuse, — et devant être dirigés demain sur
des points éloignés, au plus fort de l'action mili-
taire, — comment tel ou tel obscur soupçon,
chez un seul d'entre eux, n'eùt-il pas été de toute
impuissance? Et, la paix s' annonçant d'ailleurs
comme prochaine, quelle spoliation pouvait être
à redouter désormais ici?
LE Co.M -M AN D E UR , trôs calme, obsorvaut lierr Zacliarias
Quel ingénieux récit tu imagines là, mon cher
Zacliarias!.. L'Histoire, hélas! est toute différente.
LE MONDE TRAGIQUE 113
Elle nous apprend que les trois officiers-généraux,
dont tu parles, avaient effectivement été chargés,
par le haut Conseil des finances de la Confédéra-
tion, de transférer, dans une citadelle de l'ouest
allemand, d'immenses richesses nationales. Con-
traints, par l'irradiation des troupes françaises, à
des détours imprévus, les convoyeurs durent lon-
ger la frontière bavaroise, — puis s'avancer vers
le centre : ceci d'après une marche pointée sur
des cartes de guerre.
II E R R Z A C II A R I A s
Sur celle que vous avez sous les yeux.
LE Commandeur
Or, ce fut à plus de vingt-cinq lieues de toutes
approches de cette Forêt-Noire, que, — par suite,
il est vrai, d'une circonstance demeurée inexpli-
quée, — le général d'Auërsperg, ainsi que ses deux
lieutenants, se trouvèrent ensemble, un certain
jour, quelque peu en avant du convoi, — qui fut,
sans nul doute, capturé par l'ennemi. Du faîte de
hauteurs gardées, ils furent aperçus par une bri-
gade, en reconnaissance, de tirailleurs français...
IIERR ZaCIIARIAS, posant un doigt sur la carte
Voici l'endroit précis !
114 AXEL
LE Commandeur
L'ennemi, ne pouvant ainsi les faire prison-
niers, ouvrit sur eux un l^rusque feu, continu et
meurtrier, qui, sans laisser même un vivant,
paraît-il , les extermina en moins d'un quart
d'heure. Le comte d'Auërsperg fut trouvé frappé
de plusieurs balles à la tête et à la poitrine ; et ce
fut à peu près le sort de ses deux seconds. — En
présence de cette plus qu'équivoque fatalité, je
ne puis que convenir, avec tous, que celte inci-
dence de guerre, jointe à la ruineuse capture
ou à l'inconcevable disparition des colossales ri-
chesses... égarées... sera toujours l'une des plus
extraordinaires énigmes de l'Histoire.
HERR ZaCIIARIAS
Monseigneur, il est avéré, pour moi, qu'une
perfidie préméditée, qu'une traîtrise, d'une explo-
sion tardive pour les Grands qui la conçurent,
fut cachée sous l'apparente u fatalité» de cet assas-
sinat miUtaire. — Ah! que de fois je me suis senti
sur leurs traces, au cours de l'enquête profonde
que j'ai si patiemment élaborée!.. A quoi bon
même, vous révéler que le livre des souches, con-
trôle des reçus délivrés aux noms des dépositaires,
a été détruit, brûlé ! j'en ai la preuve! — Sachez,
LE MONDE TRAGIQUE 115
seulement, que l'ennemi ne captura que des
prolonges, recouvert es encore, mais vides! —
que le comte Ghérard d'Auërsperg, avant d'en-
trer en Forêt, avait expédié à destination de
combats, vers les frontières des principautés du
centre, le reste de ses deux mille hommes, aux-
quels il n'avait plus que faire de se rallier, —
au contraire! — De là, ce peu de cavaliers autour
de lui durant l'événement mortel qui arriva...
juste deux jours après les faits que j'ai recon-
struits tout à l'heure.
LE Commandeur après un instant
Sur quoi te fondes-tu pour les supposer?
HERR ZaGHARIAS, baissant la vois
La surveille de ce même jour où il devait être
tué, le comte d'Auërsperg est venu ici, au château,
vers minuit.
LE Commandeur, très pllo, se levant brusquement
Tu en es sûr?
HERR ZaCHARIAS, avec tranquillité
Je me trouvais eu veillée dans la salle basse du
donjon, lorsque, d'abord, j'entendis le galop de
son cheval qui franchissait la grande poterne, —
116 AXEL
et que, tout àcoup, je vis entrer le comte Ghérard
cachant son uniforme sous un manteau de cava-
lerie.
LE Commandeur
Ici? Lui!.. ~ Pourquoi?
HERR ZaCHARIAS, un peu étonné
Mais, je suppose, pour embrasser dans un
adieu de tendresse, qui fut suprême, celle qui
devait, en des jours si prochains, lui donner un
fils ! La comtesse Lisvia d'Auërsperg, alors en-
ceinte de monseigneur Axel, s'était retirée ici,
pendant cette guerre, et toujours alitée, faible
et malade; elle eut ainsi, du moins, la joie de
revoir son époux avant que la mort les réunît. La
fatale nouvelle du surlendemain soir lui demeura
cachée jusqu'à la fin. — Peut-être, en cette visite
précipitée, et si brève, le comte d'Auërsperg lui
laissa-t-il quelque écrit inconnu, destiné à son
fils, au cas où les périls, qu'il pressentait peut-
être, laisseraient son fils orphelin. Qu'est devenu
cet écrit? A-t-il môme existé? Je l'ignore.
LE LOJIMAXDEUR, qui s'est remis et qui a songé
un instant
Horr Zacharias, je doute, malgré moi, quelque
LE MONDE TRAGIQUE 117
peu, de la réalité de tout ce rêve !... Mais pour-
quoi m'avez-vous fait part d'un tel secret?
HERR ZaCIIARIAS
Hélas ! parce que je suis très vieux, monseigneur !
et que je vais mourir. — Parce que l'inaction
prend ici les proportions d'un crime, — et que je
n'ai pas osé emporter avec moi le remords d'avoir
gardé le silence! Parce que, d'insignifiantes in-
demnités ayant été votées autrefois, les reçus,
rachetés ainsi, à bas prix, par les Etats, sont ac-
tuellement anéantis — et qu'en réalité ces trésors
prodigieux n appartiennent plus, aujourdlmi, à
personne!... parce que mon maître, auquel j'ai
tout révélé, — en détails qui rendent mes
suppositions mieux fondées encore, — non
seulement n'a jamais rien tenté ni projeté, que
je sache, pour recouvrer ces incalculables ri-
chesses, mais a formellement interdit qu'on lui
en reparlât jamais ! Parce qu'il nous a fait jurer,
à moi quatrième, de n'y plus foire allusion, fût-ce
entre nous seuls, même à voix basse. — Au-
jourd'hui, voici trois années d'enfuies depuis ce
lourd serment... et jamais une parole! Je ne
sais quelle science insolite et terrible lui ensei-
gne maître Janus.. mais ce serait, en vérité, à
croire... quil a oublié! — Nul ne m'écouterait
118 AXEL
en haut lieu, moi, vieillard perdu en ces dis-
tantes forêts! — Vous, monseigneur, vous êtes
puissant. Vous êtes écouté des rois ! J'ai donc cru
pouvoir enfreindre un serment, d'ailleurs coupable,
afin que vous agissiez au nom de mon trop indif-
férent maître. Ainsi la gloire, la puissance et la
fortune lui arriveront-elles malgré lui!... Et j'ai
voulu m'acquitter de ce devoir envers la mémoire
de son noble père, qui fut votre parent et votre
ami.
On cntond l'appel d'un cor lointain dan?; Tavonue.
Voici monseigneur Axel ! — Prononcez, main-
tenant.
Il enroule en toute hâte ses papiers et les cache sous
sa houppelande.
LE Commandeur, qui ra profondàment regardé
Herr Zacharias, vous êtes un sage et loyal ser-
viteur. Tout ce que je puis vous répondre, c'est
que je pars cette nuit, — et qu'avant trois mois
on aura de mes nouvelles en ce château.
Mouvement de joie de herr Zacharias.
— A lui-même, réfléchissant '•
Ça, nous disons : ma chambre est prête, à moins
d'une heure de chevauchée d'ici, par les Sentes-
basses, à l'hôtellerie des Troii^-Cigorines, — au
carrefour du Wald-Kreutz ; Otto, mon valet do
LE MONDE TRAGIQUE 119
chambre, et les deux premiers guides m'y atten-
dent... j'y puis être vers les onze heures et demie,
ce soir. Ainsi serai-je reposé pour les six pre-
mières lieuos d'étape. Demain, donc, dès l'aurore,
achevai! Et, sous quelques jours, hors de Forêt!
Et... en chaise de poste jusqu'à Berlin! Là, mes
débris de fortune une fois réalisés, si je m'y
prends avec prudence... pourquoi ne pas tenter,
seul et en secret, la conquête de cette fantas-
tique Toison d'Or?.. 0 surprenante révélation!..
Si c'était vrai, ])ourtant!
Des pas sonnent dans le vestibule.
Plus bas, un doigt sur les lèvres :
Silence.
Paraît, au fond de la salle, Axel d'Auërsperc:. — Il
semble âgé de vingt-trois à vingt-quatre ans. 11 est
d'une très haute taille et d'une admirable beauté
virile. L'élégance musculeuse et les proportions de
sa personne annoncent une puissante force corporelle.
Son visage, d'une pâleur presque radieuse, ressortant
sous de longs et ondulés cheveux bruns, est d'une
expression raj'stérieuse à force d'être pensive.
Il est vêtu d'un costume de cuir noir, aux boutons
d'acier. Il porte un bonnet de loutre, à plume d'aigle.
Carabine à l'épaule, hache à la ceinture.
Il demeure un moment immobile, au seuil de la salle.
120 AXEL
§ 3. L'exteriuinatem*
SCÈNE VIII
LES MÊMES, AXEL D'AUERSPERG.
Axel
Mon cousin, je vous salue.
LE CO-MMAXDEUR
Bonsoir, Axel. — As-tu fait bonne chasse ?
Axel, souriant
Toujours.
LE Commandeur
Par ce temps d'enfer ? Tu es donc le Chasseur
^^o^r ! — Entends-tu?.. . Gageons que l'avenue est
encombrée par les démons !
Axel, allant accrocher sa lourde carabine entre deux
des aigles du mur
En avril, le gros temps s'éclaircit vite. — Vous
persistez à nous quitter ce soir ?
LE MO^DE TRAGIQUE 121
LE Commandeur, après un bref regard à herr Zacharias
Il le faut bien ; le roi n'attend pas.
Sur ce mot, herr Zacharias, ravi, quitte la salie.
Axel, souriant
Vive donc le roi ! D'un ton de gracieuse courtoisie : et
...à table?
LE Commandeur
Excellente idée ; je suis en appétit.
Us s'assoient. La pluie a cessé : roragc paraît s'être
enfoncé dans les ijois.
SCENE IX
AXEL, LE COMMANDEUR, UKKO,
puis GOTTIIOLD, MIKLAUS et IIARTWIG.
L'kko entre par le fond, suivi de Hartwig; celui-ci tient,
au bout de son unique bras, un lourd panier de
vins ; — Gotthold et Miklaus, venus de droite, por-
tent des vaisselles d'argent chargées de mets ; Ukko
prend deux des bouteilles poudreuses et les débouche.
LE Commandeur à lui-mcme, pensif
C'est à croire quil a oublie!... m'a dit ce herr
Zacharias. — 11 faut quejo m'assure, tout d'abord,
de ce point-là.
122 AXEL
UKKO, remplissant A demi les hanaps de cristal
Du vin de Bourgogne.
Axel, dépliant sa serviette
Ainsi, vous ne boirez pas avec nous le may-
trnnk. C'est dommage; vous l'eussiez trouvé, je
crois, d'un frais goût de printemps, ici.
LE Commandeur, de même, insoucieusemont
Qu'y faire ! — A ta santé.
Il boit ; puis, considérant une venaison que découpe
Gotthold :
Eh! c'est un quartier de ragot! — J'imagine l'a-
voir compris, au passage, à son fumet capiteux !
— Mais, j'y songe : le gâte-sauces aurait-il omis le
poivre rouge et la vanille, en la cuisson? (n déguste.)
— Non pas : c'est providentiel.
Axel , à Mikiaus
Un peu d'eau, je te prie.
LE Commandeur, en riant et d'un ton très dégagé
En fait de sanglier, j'en ai savouré d'excellent
chez le conseiller aulique Johannes Ilernor, le
jour où, de la part de Sa Majesté le roi, je reçus
les clefs de chambellan. La préparation, toute^'ois,
LE ^lONDE TRAGIQUE 123
différait, si ma mémoire est fidèlo. Oui. Le soli-
taire avait exigé, ce jour-là, les truffes de France,
les épices d'Angleterre et le laurier de Sicile.
Festonné d'une claire gelée de coings, il nous
fut délivré, tout rêveur, sur un lit de plantes aro-
matiques. — Axel, je recommande la recette à
ton mattre-queux : un gentilhomme ne saurait
trop prendre souci de sa table.
Axel
Dites-moi, mon cousin : vous avez tourné bride
vers le château, cet après-midi ; la chasse vous
ennuie-t-ello, — ou pensiez-vous devoir ménager
vos forces pour les deux cents lieues que vous
allez fournir ?
LE Commandeur, mangeant et buvant
J'ai voulu dormir délicieusement aux sons loin-
tains de ton cor infatigable, voilà tout.
Ax EL , de mime
Et — avez-vous fait de beaux songes ?
Ukko, silencieux, verse à boire aux deux convives.
LE (jOMMANDEUR, négligemment, avec une intention
lointaine, presque indistincte
Des songes d'or. J'ai rêvé de cet ancien roi
124 AXEL
de Lydie qui n'avait qu'à jeter le filet dans son
fleuve du Pactole pour le retirer empli d'un fretin
d'or massif. — Le beau rêve !
Axel, le regardant fixement, et, après un silence, élevant
son gothique verre allemand
A sa réalité!
LE Commandeur, à lui-mèmc, incertain
Hunh!... Haut, et se renversant, en souriant, contre le
dossier de son siège : — Axël, je suis OU passo dc mé-
lancolie, ce soir, — et ce n'est pas seulement de
vous quitter. — Certes, la table est radieuse, la
nappe et ces vieux cristaux de Bohême sont beaux à
voir! Mais... nous sommes seuls, — et, là-bas, aux
soupers de la cour, l'or se mêle si bien, sous les
candélabres, au teint blanc des femmes! Leurs
yeux et leurs malicieuses petites dents blanches,
leurs sourires, si absurdes et si ensorceleurs, se
fondent si bien avec les lumières ! Les fleurs rouges,
les roses surtout, vont si noblement aux noires
chevelures! Et, jusqu'à la soie, baignée de leurs
parfums, tout, de leur présence, enchante, d'une
si invincible magie, le délire d'un beau souper!
— Ah! mon cher, si tu quittais l'exil et daignais
me suivre en ce monde de fêtes, de luxe et
d'amours... Baissant un pou la voix et d'un ton dc fatuité
LE MONDE TRAGIQUE 125
enjouée : — ticiis, si tu voyais, ne fût-ce qu'une fois,
la jolie princesse de Muthwild, par exemple?
Axel, après un imperceptible frémissement à ce nom
Eh bien, qu'en serait-il, commandeur?
LE Commandeur, ù lui-même, indécis
Hunh! (Haut.) — Mais tu ne dormirais plus!
Songe : une enfant veuve, spirituelle au point
d'avoir attendu, les yeux baissés, la mort de
son mari... avec une patience d'ange! — Le cher
prince!.. D'après une légende, son père, un général
estimé, aurait subi le même sort que ton noble père,
s' étant trouvé surpris par un corps de tirailleurs
ennemis pendant l'invasion. Race éteinte, un silence;
— Axel est demeuré impassible. Eu SOrtC qUC, SaUS pluS
se remarier, la princesse Karola peut, à souhait, se
divertir, en son palais de Berlin, à couvert sous ses
armoiries en deuil. Et, te dis-je, si elle te lais-
sait, une fois, — à toi, le désiré d'avance de ses
festins de nuit! — si elle te laissait entrevoir le
scintillement de ses yeux bleus, — et ses belles
lèvres ! — entre le cristal de ton verre et le flam-
boiement des bougies... tu en perdrais le sommeil.
Axel, souriant
Vous pensez?
126 AXEL
LE Commandeur, en riant
Il doute!.. Ah! ne le calomnie pas; ne réduis
pas tes amis futurs à l'oisiveté.
Axel
Sont-elles donc à ce point séduisantes, les
femmes, là-bas, dans la vie?
LE Commandeur
Pour la plupart. Et puis... D'un ton confidentiel
— tiens, cette ivresse de les ravir à des époux
ineffables — triple, en vérité, la joie de les conqué-
rir. Tout homme, après trois amours mondaines,
ne désire presque jamais plus Proserpine que si la
saveur de celle-ci se pimente de la jalousie cour-
roucée du sombre Pluton! — Je lis, dans tes yeux,
une surprise qui est de ton âge ; — mais, pour
nous, en bien des circonstances galantes, le cuisant
supplice de qui elle est ardemment aimée constitue
parfois l'attrait capital de celle qui nous préfère.
Ce condiment, que toutes comprennent et qui
souvent nous décide, assaisonne si bien cet amu-
sement de haut goût qu'on appelle l'amour!
• Axel
Vraiment ? — Je croyais qu'il se trouvait encore
des femmes d'un cœur plus grave.
LE MONDE TRAGIQUE 127
LE Commandeur
Va, toutes sont d'une chanté souveraine; seu-
lement, elles ont leurs pauvres. C'est là ce qu'on
nomme la vertu, dans le monde. — Quant à leurs
sentiments... (Il respire longuementunctoutredeneurs de forêts
placée entre ses différents verres) qu'iuipOrte qUO CCS
fleurs, au si voluptueux parfum, soient d'un
cœur grave ou frivole?
Axel
Vous ne revenez pas à ce pâté de faisans, mon
cousin?
LE Commandeur, acceptant
Austère tueur de loups, je vous dirai que, d'or-
dinaire, le pâté me semble le plus lourd des mé-
taux, mais que celui-ci, conçu par une tête
inspirée, justilie l'imprudence où je m'aventure!
Un silence. — Et VOUS , Axël ? JO VOUS trOUVC peU
mangeur et... soucieux!
Axel
Je songe que l'averse a dû creuser des fon-
drières, sur la route. — Ukko, tu détacheras
deux des molosses, pour battre les hautes herbes
devant nous. Tu selleras les chevaux vers dix
heures, avec la lanterne sourde aux arçons. Je
monterai Wunder.
128 AXEL
LE Commandeur
Au fait, quelle est cette heure bizarre qui
sonne?
Axel, souriant
Ce n'est pas l'heure : — l'ouragan, qui s'en-
gouffre clans la tour, heurte le battant contre le
beffroi. Mais voici neuf heures, je pense.
LE Commandeur, observant Axëi
Ha! ah! C'est l'heure où le marchand va dormir,
u la conscience tranquille » : — les bons aïeux
ne sont plus là, pour détrousser un peu sur les
chemins. — Oui, jadis nous allégions parfois de
leur butin, c'est vrai! les a honnêtes» bourgeois,
les H honnêtes » marchands, les « honnêtes » juifs,
— la fine fleur de la flore humaine, enfin! — et
cela sans même nous enquérir de quelles rapines,
de quelles usures et de quelles ruses leurs hon-
nêtes économies étaient le fruit trop légitime. En
vérité, je ne blâme pas outre mesure ces façons
d'agir, chez les devanciers ! De tout temps, ne
fut-ce pas le droit du chasseur d'ôter le gibier
d'entre les crocs de ses chiens? — En réalité,
même, le droit dont se couvraient alors les sei-
gneurs n'était pas celui du plus fort, mais du plus
hardi ! ... Ils étaient un contre mille : on leur obéis-
LE MONDE TRAGIQUE 129
sait.Pourqiloi? Parce que la force vient au courage,
seule pierre de touche des hommes de race! Je
ne saurais confondre l'honneur avec l'honnêteté.
Axel,
comme sans avoir écoute
Nous vous tiendrons compagnie, L'kko et moi,
jusqu'au carrefour du Wald Kreutz, car on peut
s'égarer entre les lisières, ou rencontrer des loups.
MlKLAUS
Les carabines sont en état, monseigneur, ainsi
que les épieux et les couteaux de chasse.
LE LO.M M AXDE U R, à lui-même, brusquement froid
et sombre, considérant Axel
Allons! c'est inimaginable! mais notre herr Za-
charias a raison, je crois; — c'est un insouciant
qui a oublié, — Qoi sait? A l'occasion, j'aurais
pour moi l'obscurité, les torrents!... Les accidents
nocturnes, en Forêt-iNoire, sont choses naturelles :
oser en finir, tout de suite, — en deux coups de
feu, — nettifierait la situation. Ne suis je pas
l'héritier? Et... de quel héritage, peut être!
Axel
Où donc est Walter Schwert?
130 AXEL
GOTTHOLD
Monseigneur, il est allé au village renouveler
des provisions pour le château.
H A R T \\ I G
11 sera bien mouillé, certes, et des loups-cer-
viers, en eiïet, par ces mauvaises nuits, rôdent...
M I K L A U s
Oh ! Franz fait route avec le majordome : ils
ont pris, avec eux, leurs armes, trois des chiens
fauves, — et Rasch, le chien qui n'aboie pas.
Axel
Pauvre bon vieillard! a jiikiaus : Tu feras chauffer
pour lui du vieux vin de France. — Âh!.. je ne
veux plus qu'il sorte si tard, à l'avenir.
LE Commandeur, a demi-voix, distraitement,
reposant sa serviette sur la table
Gomme tu les soignes!
Axel, apr^s un coup d'œil vers les vitraux
Mais le ciel s'est éclairci ; voici les étoiles. —
Nous reviendrez-vous, mon cousin?
LE CU-MMA N DE CR, relevant les yeux et le regardant
Bientôt, je l'espère.
LK MONDE Xr.AGIQL'E 131
A X L I.
A votre prochain retour!
Us boivent, puis se lèvent.
LE Commandeur, souriant et avec le soudain laisser-aller
d'une effusion cordiale
Axel, vous êtes décidément une heureuse nature
et, — tenez ! je me décide à vous adresser, avant
de partir, une question toute particulière. J'ai
quelque chose à vous dire, seul à seul.
Sur un signe du comte d'Auërsperg, Miklaus et Got-
thold ont transporté la table, illuminée encore, sous
la voûte formée par l'escalier de pierre. — Lkko pose
deux verres et un broc sur une crédence placée sous
le manteau de Tàtre ; puis, aidé de Ilartwig, rappro-
che du feu les deux sièges.
La salle est, maintenant, un vaste espace libre, où cau-
sent, en faisant les cent pas, Axel et le Commandeur.
Les trois serviteurs et Ukko sortent par le fond de la salle.
SCÈNE X
LE COMMANDEUR, AXEL, seuls.
LE Commandeur, à lui-même, l'examinant
Non, cet enfant ne songe même pas à ce royal
SBTet dont il pourrait peut-être m'éclaircir le mys-
tère définhif. — Comment lui arracher quelque
132 AXEL
indice dont l'importance lui a échappé! — Certes,
il doit savoir quelque chose, à son insu ! Il fau-
drait... gagner son entière confiance, avant toute
décision,
Axel
Commandeur, je vous écoute.
LE CoilMAXDEUR, toujours à lui-même
Soyons donc paternel, protecteur, bon conseiller !
Rien ne saurait valoir les vieilles maximes de sa-
gesse et de morale convenues pour éblouir les inex-
périmentés et faciliter de prendre sur eux un
•ascendant mortel. — Le reste, quant à cette nuit
même, est résolu.
Axel, souriant
Eh bien?
LE CoMMAXDEUn, haut
Ah çà ! — je parle, cette fois, tout à fait sérieu-
sement, — que diable faites-vous ici, comte, en
cette bâtisse ancienne, en ce burg oublié, reclus
au centre de paradoxales forêts, alors qu'auprès de
n'importe lequel de nos rois vous attend un ave-
nir magnifique? — Vous avez le savoir, l'audace,
l'intelligence : il est coupable à vous de vous
croiser les bras entre quatre murs en ruines. En
LE MOxNDE TRAGIQUE 133
avant! Je vous somme de faire votre chemm. Vous
êtes Auërsperg : l'heure a sonné de vous en sou-
venir.
Axel, insoucleusement
Causons d'autre chose.
LE Commandeur
Axel, j'ai beaucoup aimé votre père ; je dois
parler en notre vieux nom. — Que signiHe cette
aveugle amitié pour votre invisible commensal, ce
soi-disant « maître Janus »? — Votre précepteur,
soit ! — Voilà pas un compagnon dédommageant,
— et qui doit être gai, les soirs d'hiver, si j'en
crois la renommée ! — Est-ce qu'on a le droit de
sacrifier ainsi l'éclat de toute une race en je ne
sais quelles études...
Axel, grave et simple
Je dois vous prévenir que j'ai transporté mon
respect filial sur l'homme dont vous parlez. Mon
père a connu aux armées ce compagnon de guerre,
qui lui a sauvé deux fois la vie.
le Commandeur
Encore si c'était un homme vraiment capable...
13i AXEL
AXEL} d'un toQ naïf
Capable de quoi?
LK Commandeur
Enfin, toi, jeune esprit, tu prodigues tes plus
claires années en ces creuses investigations de la
prétendue Science-hermétique ! — J'ai parcouru les
titres des tomes malsains de ta bibliothèque ; tu
t'enivres de cette poussière humide? Tu te laisses
endoctriner par un halluciné qui vit chez toi ! Tu
t'imagines qu'il y a encore des « sciences occultes » ?
— Mais c'est d'une candeur tellement superlative
qu'elle confine au ridicule, mon pauvre cousin !
— Que tu joues au moyen âge, — soit ! Ici, c'est
fait exp: es ; la chose est innocents, et non, même,
sans quelque grandeur. Mais pousser le travestis-
sement jusqu'à rénover les souffleurs du Grand-
OEuvre ! à grand renfort de cornues et de matras
à tubulures I rêver falliage du mercure et du
soufre. . . ah ! je ne puis y croire encore. — Connais-
tu l'or potable qui reste au fond du creuset?...
Ta jeunesse. Allons! Au diable cette défroque
usée, qui, d'ailleurs, va mal à un gentilhomme!
Imite-moi, Saisis-toi de la vie, telle qu'elle est,
sans illusions et sans faiblesse. — Fais ton chemin !
Fournis ta course! — et laisse les fous à leur
folie.
le monde tragique 135
Axel
Mon cousin, je rends justice à tout ce que vous
dites. — Un verre de vin de Hongrie?
Il remplit le verre du Commandeur.
LE G O .Al M A N D E V R
Concluons. Je m'appelle la vie réelle, entends-
tu? Est-ce donc en se montant l'imagination (et
ceci dans des manoirs à créneaux qui n'ont plus
le sens commun et ne représentent, désormais, que
des curiosités historiques tolérées pour la distrac-
tion des voyageurs), qu'on peut arriver à quelque
chose de tangible et de stable? Sors de ce tombeau
suranné 1 Ton intelligence a besoin d'air. Viens avec
moi! Je te guiderai, là-bas, à la cour, où l'intelli-
gence même n'est rien sans l'esprit de conduite.
Laisse ici les chimères ! l^arche sur la terre,
o comme il sied à un homme. Fais-toi craindre. Re-
deviens puissant. Main basse ! Il faut réussir ! Et
jette aux orties et aux torrents tout ce bagage de
fictions dont tu rirais aux larmes avant trois se-
maines, si tu me suivais dans le monde royal. Une
dernière fois, je t'en adjure : viens faire ton che-
min. Qui peut te retenir ici ? Tu n'as pas de secrets,
je pense, ni de raisons d'argent, ni de passions !
Dès lors, pourquoi cet absurde exil?
136 AXEL
Axel, tranquillement et s'assoyant près de la crédence
Mon cher et cordial cousin, je suis touché —
jusques aux larmes, en effet — de l'intérêt que
me témoignent vos paroles. Vos conseils sont d'un
homme des plus diserts, — et nul doute que je
n'en tire profit en temps et lieu.
LE Go.MMANDKUH, à lui-même
Par les démons, — l'indéchiffrable enfant!...
Ah çà ! que croire? A-t-il réellement oublié? Veut-
il se taire par instinctive défiance? Et cette légende,
même, est-elle quelque peu fondée, enfin? Que
risqué-je de l'interroger d'une façon catégorique,
en ce moment? Qu'il se taise ou qu'il parle, je
serai du moins fixé?... Voyons, tâtons au cœur.
Haut: — Laisseras-tu donc échapper toutes les
occasions de réveiller la gloire de la famille, —
toi, notre branche aînée? Et ce, pour le plaisir
d'ensevelir ton esprit en de nébuleuses médita-
tions? Ton indifférence nie stupéfie. Positivement.
Un silence.
Je vois qu'il en est de mes offres, liens..., comme
de ces prétendus trésors, tu sais bien, — de ces
richesses e.xtraordinaires que mon vieil ami, le
comte d'Auërsperg, ton père, eut mission de sau-
vegarder, lors de l'invasion française, après nos
t.E :\IO-\DE THAGIQUE 137
revers : trésors en espèces sonnantes, dûment
entonnelées, de plus de trois Ltats de la Confé-
dération ! — Bref, si je ne suis pas dupe, à ce sujet,
d'une légende à dormir debout, brodée à plaisir,
comme tant d'autres, sur un trouble mais incon-
testable fait historique, il paraîtrait, — hein?...
que tout cela... n'est peut-être pas absolument
perdu ? que les quatre-vingts chariots de la Banque
nationale de Francfort étaient vides lorsque deux
ou trois brigades ennemies s'en saisirent, au fort
de cette meurtrière escarmouche où ton père laissa
la vie ; — enfin, que les quatre cents barils d'or
et de lingots, sans parler des caissons de pierres
précieuses, ne seraient pas très loin d'ici? dans les
environs de ce domaine, — que sais-je ! Voyons,
Auërsperg, il me semble que même une demi-
certitude à cet égard méritait, au moins, d'être
approfondie. Eh bien, qu'as-tu essayé, tenté,
cherché, imaginé? Rien, paraîl-il!... Cependant,
je l'avoue, en fait de rêves, celui-là n'était pas
indigne d'un peu d'attention, car le fait historique,
dis-je, lui constituait un fond de réalité ; et, sur
cette base, reposait une affaire qui, mâne incer-
taine, mais bien conduite, pouvait — et peut en-
core — devenir plus qu'avantageuse pour nous.
Ecoute ! je suis ton parent, ton ahié, ton ami ;
notre cause est la même ; tu peux donc t'en
138 AXEL
ouvrir à moi? J'ai appris cette histoire, ma foi,
par hasard, aujourd'hui même. Pour Dieu, ras-
semble bien tes souvenirs, avant que je ne parte!
— Qu'y a-t-il de strictement vrai, dans tout cela ?
Pendant ce discours, Axel a regardé le Commandeur
avec une grande fixité. Il se lève et se dirige vers la
porte du fond de la salle.
Axel, tranquiUe
Un instant, commandeur, je vous prie. — Appe-
lant : — Herr Zacharias!
Le commandeur d'Auërsperg, redescendu vers i'àtre
dont les hautes flammes l'empourprent soudain d'une
grande lueur, se verse à boire.
Herr Zacharias paraît, au fond de la salle, suivi de
Ukko. ■
SCENE XI
LES MÊMES; HERR ZACHARIAS el UKKO.
LKRO, à part, souriant, après un coup d'œil sur Axel
Tiens, le tonnerre va tomber, ici.
iiERR Zacharias
Monseigneur m'appelle ?
LE MONDE TRAGIQUE 139
Axel, à demi-voix
Viens auprès de moi.
Herr Zacharias s'approche ; Axel le regarde en si-
lence : — puis, à voix basse :
Tu as parlé !
HERR Zacharias, après un iLStant
Au nom de votre race, que je sers depuis quatre-
vingts ans, monseigneur, j'ai osé vouloir sauver de
l'oubli, avant de mourir, l'énorme trésor î
Axel, avec ua e(Traj-ant regard, et sourdemont
Paix !.. A Lkko, très bas: Dcux épées. Et que, dans
un instant, Gotthold, Miklaus et Hartwig soient
ici, en leurs anciens uniformes, avec des flam-
beaux, — et aussi leurs vieilles épées. Silence.
Herr Zacharias sort, en chancelant, par le fond de la
salle. Ukko disparaît, à droite, après un signe d'in-
telligence au comte d'Auërsperg.
La fin de cette scène s'est passée auprès du seuil, inen-
tendue de Kaspar d'Auërsperg, — Depuis quelques
instants, l'orage du dehors, après l'accalmie, a repris
son intensité. La pluie recommence à bruire aux
vitraux et il éclaire.
140 AXEL
SCÈNE XII
AXEL, LE COMMANDEUU, — puis UKKO et
les TROIS SERVITEURS MILITAIRES.
LE Commandeur, assis, le dos tourné, et se chauffant
Comte, soyons positifs, soyons sur la terre. —
Je piends sur moi d'appeler utilement l'attention
des souverains du Wurtemberg, de la Bavière et
de la Saxe, sur l'éventualité d'un recouvrement
de ces invraisemblables richesses disparues. Et si,
comme je le veux admettre, il y a quelque chose
d'effectivement sérieux au fond de toute cette spé-
cieuse histoire, je me fais fort, entendez-moi bien,
d'en tirer une fortune plus que princière pour
nous deux. Aubaine qui serait deux fois miracu-
leuse, d'ailleurs : car je suis ruiné, mon cher, et
les quelques milliers de florins que tu consens à
ne point me disputer dans l'héritage de notre der-
nier cousin, Wilferld' Auërsperg, représentent, pour
moi, la fumée que produiraient quelques gouttes
de ce vin doré sur cette pelle rouge. Voyons! Ne te
souviens-tu pas de quelque renseignement, apparu,
comme une lueur, en des causeries avec tes fo-
restiers, — touchant, par exemple, les issues pos-
sibles des antiques souterrains de cette partie mon-
LE MONDE TRAGIQUE 141
tueuse de la Forêt-Noire? Quoi! ce détachement,
d'environ deux cents hommes, circulant dans les
bois, n'a laissé, dans les vieilles mémoires du pays,
aucune trace d'un temps d'arrêt quelconque, telles
précautions que l'on se soit avisé de prendre? N 'as-
tu jamais rien entendu dire, même de vague, à ce
sujet? rien relevé dans les papiers paternels...
dans les titres secrets des ancêtres? C'est inouï,
enfin ! Songe qu'étant donnés : 1" la certitude de
la persistance de ces fabuleuses valeurs, et '2" un
ou deux points de repère, établis d'après des tra-
ditions particulières ou locales, il est hors de doute
qu'en les appuyant de certains calculs familiers
à tous les ingénieurs militaires, un crédit, fùt-il
de cinq ou six millions de thalers,* serait obtenu
sous quelques jours. Et je dis qu'avant deux mois,
au plus, — trois, quatre même, si tu veux, — de
travaux et de fouilles sérieuses aux environs de ce
burg, en employant, s'il était nécessaire, jour et
nuit, un millier de nos mineurs... Songe au glo-
rieux et lucratif résultat de cette exceptionnelle
aventure ! Ce serait un cii dans toute l'Allemagne!
Parle.
11 se détourne et voit le comte d'Auërsperg debout,
sombre, les bras croisés, — au fond de la salle.
Eh bien, qu'est-ce? qu'y a-t-il donc?
\i<i AXEL
Rentre Ukko. Le jeune page montre silencieusement à
son maître deux épées de combat, qu'il tient par le
milieu. Gotthold et Miklaus, en leurs anciens uni-
formes de cuirassiers blancs, apparaissent, au fond de
la salle, élevant chacun une torche en leurs poings
gauches et tenant une épée nue de la main droite.
Hartwig tient une épée de sa seule main. Les cri-
nières jaunies des casques se mêlent aux poils des
moustaches blanches.
En silence, ils viennent se placer, debout, chacun
devant Tune des trois portes et demeurent immobiles.
Le Commandeur, un peu surpris, les regarde.
Or çà. mais — s'agira't-il d'une cérémonie fan-
tastique?... Est-ce que, par hasard, ton a maître
Janus» va nous faire voir quelque heau sortilège?
Ce serait une attention charmante.
Il se lève.
SCENE XIII
AXEL, LE COMMANDEUR, GOTTHOLD.
HARTWIG, xMIKLAUS, UKKO, pui-=, à la fui,
MAITRE JANUS.
Axel, s'approchant du commandeur et le sa'uant
Mon cousin, vous avez tenu, tout à l'heure, des
propos familiers qui m'ont offensé. Vous allez m'en
donner, sur-le-champ, réparation. Vous cessez
d'être mon hôte. Gomme terrain de combat, cette
salle est excellente, surtout par ce mauvais temps.
LE MONDE TRAGIQUE 143
LE Commandeur, après un silence
Écervelé, tu as la fièvre !
Axel, continuant
Vous vous êtes acquis, en Allemagne, un renom
de magistrale habileté à l'épée, monsieur ; elle
sera donc notre arme. — Nous nous battons sans
merci ni trêve...
LE Commandeur, l'interrompant
Quoi! l'on se prête de la sorte au subit accès
de démence dont vient d'être atteint le comte
d'Auërsperg ?
Axel, achevant paisiblement sa phrase
... à outrance : à mort.
LE Commandeur bref et hautain
A quel propos ?
Axel
Oh! fort souvent, par aventures de voyage, on
se trouve obligé de mettre l'épée à la main, soit
au détour d'une grande route, soit au fond de la
venelle d'un bourg de hasard... à propos d'une
querelle sans cause bien précise, — d'une simple
14i AXEL
agression. Je n'ai donc pas à motiver outre me-
sure la ])rusquerie de ma provocation, surtout
vous oflrant un duel parfaitement régulier d'ail-
leurs.
LE Commandeur
Bah!
Axel
Jugez-en. Moi debout, vous ne sortirez pas de
cette salle; mais il vous suffira, n'étant prisonnier
que de ma seule présence, de me toucher griève-
ment pour que passage vous soit livré sans autre
obstacle. — L'avantage vous restant, je suppose,
mais vous ayant coûté quelque blessure, les
mêmes soins qu'à moi-même vous seraient prodi-
gués sous mon toit. — Sitôt valide, vous seriez
accompagné jusqu'aux limites de cette terre, sans
qu'aucune marque de ressentiment vous fût témoi-
gnée par les miens. — Vous ne pouvez récuser
les seconds ici présents : ils sont chevaliers de la
Croix de Fer ; — ni mon page : je me porte garant
qu'il est de race aussi loyale que valeureuse. Ces
témoins, donc, tiendront, sur l'honneur et sur leur
foi, sans l'éluder ni l'altérer d'aucun artifice, la
parole que je vous donne... et qui est celle de
leur seigneur et ami.
Se détournant ; — Faites Serment.
LE MONDE TRAGIQUE 145
Les lueurs des lames et des torches, qui frémissent aux
poings des vieux soldats font étinceler l'acier des cui-
rasses. Enfin, tous les trois étendent silencieusement
leurs épées. — Ukko, sur un regard impérieux d'Axel,
lève sa main droite après une sorte d'hésitation
farouche .
C'est juré.
Ukko, simplement, mais d'un ton grave
A contre cœur.
LE Commandeur
Suis-je assez bien entouré? — Ah çà ! mais...
c'est un coupe-gorge que votre bâtisse, mon cou-
sin? L'on met, du moins, un écriteau pour pré-
venir les voyageurs, que diable!.. Certes, je ne
saurais décliner, jamais, une rencontre, — même
en des conditions pareilles : — cependant, le
moyen de prendre au sérieux ce tragique apparat,
d'un suranné des plus choquants? Vraiment, cela
vise à certain effet d'épouvantail dont ne s'émeuvent
guère les gens d'épée. Pour ma part, je ne puis
me défendre d'en sourire quelque peu. — Croyez-
moi, cessez, au plus vite, une parade — qui vous
serait déjà devenue funeste .. si j'étais un pour-
fendeur d'enfants.
Axel, impassible
Au cas où j'aurais la main malheureuse, vous
10
J46 AXEL
O prendriez place en bas, dans l'enfeii de la famille.
— Toutefois, sur l'acte qui serait bientôt notifié
de votre imprévu décès à votre roi, vous seriez
porté, je dois vous en prévenir, comme disparu
dans quelque gave de ces longues forêts.
Indiquant une plume, de l'encre et un parchemin sur l'un des noirs
établis encombrés, à la droite de l'âtre :
Si donc vous avez quelques dispositions à pren-
dre, hâtez-vous de les écrire, s'il vous plaît.
Le Commandeur hausse les épaules, se croise les bras
et le regarde.
Non? — C'est au mieux.
Il marche vers Ukko ; le page lui remet les deux
épées. — Revenu en face du Commandeur, il les lui
présente par la poignée :
Choisissez.
LE G<JMMANDEUR, avec une impatience irritée
et hautaine
Faites-moi place !
Axel, froidement
Faites-vous place.
le Co.MM AX' DEUR, ayant saisi, à tout hasard,
l'une des épées, — sourdement
Prends garde!
En garde.
LE MONDE TRAGIQUE
AXELj tranquille
L i: C 0 M M A N D E U R
Une deniière fois, par le nom que tous deux
nous portons, je vous somme de formuler vos
griefs contre moi.
AXEL, à demi- vois
Haut, les torches !
LE Commandeur
Vous vous taisez?
Axel, qui, l'épée à la main, s'est éloigné, pour prendre
champ, ne répond que d'un léger signe de tète affir-
matif.
Lâcheté !
Les éclairs, à travers le fenestrage, se mêlent, dans la
haute salle, aux lueurs des torches et des épées. —
Lointains grondements de la foudre. — A\ël, après
un tressaillement, s'approche du Commandeur.
Axel, calme et terrible
Regarde-moi bien, les yeux dans les yeux. Quel
autre sincère contact fut jamais possible, entre
nous, que celui des épées? Pensais- tu me toucher,
quand tu me serrais la main? Voir mon vrai visage,
148 AXEL
quand je te souriais? Tes inconvenantes et indi-
gentes paroles, je devais les tolérer d'un hôte assis
à mon foyer... mais, en moi-même, j'écoutais
d'autres voix que la tienne.
Je t'ai entendu, cependant, comme on entend
les cris vagues des animaux, au loin, dans les
bois. — Oh ! ne tressaille pas : ne tourmente pas
cette épée : inutiles simagrées devant nous.
LE Commandeur, faisant siffler la longue lame
Insensé! je...
Axel, impassible
Tout à l'heure. Par trois fois tu m'as défié de
répondre. Ne m'écoute pas, si tu veux : est-ce
donc pour toi seul que je parle!.. Pourquoi m'in-
quiéterais-je de ton inattention, — alors, surtout,
que tu ne saurais me comprendre!.. Mais tiens-toi
pour prévenu : ton inconsidérée jactance vient de te
faire perdre le droit de m'interrompre, et l'usurper,
désormais, ne serait que faire preuve, à nouveau,
d'un goût téméraire qui pourrait finir, par consé-
quent, par fatiguer ma générosité. Donc, moins
de bruit: — et voyons, un peu, qui nous sommes,
puisque tu l'as voulu.
L'n silence, que troublent seulement les bruits de Ta-
LE MONDE TRAGIQUE 149
verse et du tonnerre. Le Commandeur se croise les
bras, comme se résolvant, en curieux, à Timpassibilité.
Toi, qui décrètes si volontiers la « démence »
d'autrui, quelles preuves de bon sens nous as-tu
données ! — Tu m'exhortais à « chercher fortune »,
t'ofTrant comme exemple à suivre : or, l'instant
d'après, tu m'avouais ta ruine!... Avant de le
prendre de si haut, que ne commences-tu par
guérir ton entendement d'une prétendue sagesse
qui ne sut te conduire qu'à de tels résultats?
Mais non ; tu t'estimes un esprit trempé d' « ex-
périence », clairvoyant et fort, n'est-ce pas? et
tu penses pouvoir toujours mesurer, victorieuse-
ment, d'un sarcasme, l'efïort des conceptions qui
te sont inaccessibles, des sciences qui te sont in-
terdites, des entreliens dont la beauté sereine et
sévère, ne pouvant te sembler que stérile, te de-
meure à jamais ennuyeuse, c'est à-dire défendue.
Cependant, par quels si avantageux sujets de
causeries remplaces-tu, si souvent, l'intérêt que
comportent, peut-être, ces choses? Par le grave exa-
men des épices d'une sauce ou par des cantiques
sur la saveur d'un pâté! — Vraiment, pour insigni-
fiant que puisse être, à ton juger, l'objet de mes
études favorites, l'on ne voit guère en quoi j'ai
dû, ce soir, tant gagner au change en t'écoutanl.
Continuons. — Lorgnant on ne sait quels fan-
i:,0 AXEL
tomes à travers le verre d'uu souper, tu raillais la
salubre illusion de ma foi dans le seul amour con-
jugal, — oui, le seul qui mérite le nom d'amour.
Cependant, qu'exaltais-tu donc, au mépris de ce
juvénile, virginal etsi légitime rêve, qui s'imposait
bien, tout d'abord, sinon à ton « respect » , — (tu
me semblés peu digne d'en éprouver devant quoi
que ce soit au monde) — au moins à ton silence?
— Ah ! d'écœurantes joies : celles du vil adultère.
En sorte que, sous le toit sacré de ma mère, tu me
faisais rougir, et qu'à ce moment je me suis senti
comme honteux, devant ces chastes fleurs, de la
hideuse façon dont tu les as respirèes.
Par exemple, tu faisais sonner, sur un mode
altier, le titre de gentilhomme; tu prononçais
même ce mot presque à tout propos, comme un
bourgeois. — Cependant, par quelle preuve d'ori-
gine généreuse ou d'intime seigneurie sanctionnas-
tu, sur l'heure, cette infatuation, oiseuse ici ?. . . Tu
t'es étonné de me voir soucieux d'un l)on servi-
teur, vieilli dans ma maison, et qui marche encore,
à cette heure, perdu, sous l'orage, au milieu des
dangers de la nuit, pour mon service.
Enfin, dans cette demeure, dont tu ne daignas
que persifler le deuil, l'âge et la gloire, — alors que
tu dois au seul héroïsme des aïeux dont les pré-
sences l'ont bénie d'être le peu que tu semblés,
LE MONDE TRAGIQUE 151
— tu me proposais, si j'ai bonne mémoire, d'as-
servir, à ta suite, l'intégrité de mon intelligence
et de mes jours dans le néant de mille intrigues
risibles, d'aller bâiller, à tes côtés, en la diversité
de princières antichambres, et lu nommais cela
«faire son chemin». Pour toi, c'est possible. Ta
suis les goûts de ta nature. Elle n'est pas la mienne,
voilà tout. Passons! — Mon chemin? voici des
siècles qu'il est tracé. Gomment prétendrais tù
m'en faire dévier par tes conseils, alors que (fùt-il
de ceux auxquels tu songes !) zéro, d'après tes
aveux mêmes, se trouve être, à peu prés, la somme
ronde et le résultat ((positif» où t'ont conduit, en
fait de situation dans l'État, d'influence, de consi-
dération réelle, de ranommée illustre et de foriuno,
tes sagaces et sceptiques maximes, creuses comme
des coquilles de noix rejetées par des singes ? Moins
d'arrogance, et ne traite, ici, d'insensé que toi-
même. — Si tu ne fus pas à la hauteur... même de
tes mesquines ambitions, n'en accuse pas le h; -
sard : il est innocent de ta suffisante incapacité...
à moins que tu ne veuilles lui faire un crime de
ton existence.
Le commandeur d'Auërsperg le considère avec le sou-
rire d'une indifférence dédaigneuse. Tous deux appa-
raissent, miroitant comme au milieu d'une forge, au
centre des incessants reflets du foyer, des torches
et des éclairs.
Î52 AXEL
— Va, je sais qu'aux yeux de la plupart des
humains, rien ne semblerait justifier la soudaine
et brisante dureté de mes paroles, Avec un sourire
singulier : Car, eufiu, u'est-cc pas? prendre plaisir
au festin d'accueil et le dire, de belle humeur, à
son hôte, en élevant un verre joyeux, — parler
avec amour des douces femmes lointaines, — se
délecter, avec une sensuelle ivresse, de ces aro-
males fleurs de forêts, — laisser, une fois ou deux,
vibrer, en l'envolée d'une parole amie, la fierté
d'un noble sang, — s'avouer, — même sans
modestie ! — peu soucieux des conceptions ardues
et des vastes pensées, — rappeler, avec la
courtoisie mesurée qu'une sympathie toujours
inspire, quels destins semblent oubliés par celui
dont la jeunesse déjà s'exile... sont-ce là des
crimes de lèse-hospitalité ? Pourquoi donc ces su-
jets de causerie, si aimables et si attrayants en
eux-mêmes, sont ils devenus, entre nous deux,
tout à coup, quelque chose de si... sombre?
Tu m'assurais d'une « familiale amitié », d'une
«entente sincère», d'un «dévouement à l'é-
preuve )) , d'une « aide cordiale », d'une « expérience
de milieux souverains dont tu me laissais disposer » ,
que sais-je encore ! de joies, d'amours brillantes,
et de lumières ! — et de femmes rieuses dans les
festins!... Tous ces mots, si captivants à cause
LE MONDE TRAGIQUE 153.
des intrinsèques images qu'ils sont censés conte-
nir et magnétiquement effluer, — oui, c'est vrai !
tu les as prononcés! — les enveloppant même
des élégances d'emprunt de ta manière, acquise
au frôler des courtisans.
Ici le comte d'Auërsperg est obligé d'élever la voix pour
dominer l'effroyable et croissant fracas de la tour-
mente.
Mais, sous le voile de ce dont il parle, nul ne
traduit, n'évoque et n'exprime jamais que lui-
même .
Or, conçues par toi, imbues de ton être, péné-
trées de ta voix, par ton esprit icflétées,les choses
de ces paroles, à leur ressortir de ta nature et de
toi proférées, ne m'arrivaient, incarnées en l'intime
de ta présence, que comme autant d'effigies de
toi-même — frappées en des sons neutres d'une
vibration toujours étrangère à leur sens, et le
démentant.
Car ces choses, fictivement incluses en des mots
qui, par eux-mêmes, ne peuvent être, jamais, que
virtuels, — ne me semblaient plus, songées par
toi, que d'une iJrètendue identité avec celles, —
du même nom, — dont la vivante illusion verbale
m'eût peut-être charmé. Comment, en effet, les
reconnaître l Sèches, répulsives, inquiétantes, gla-
164 AXEL
cées, — hostiles, dès lors, à ces noms mêmes
qu'elles avaient l'air d'usurper sur ta langue pour
m'abuser, — je ne ressentais d'elles, en tes dires
dénués de leurs images réelles, qu'une odeur
de cœur desséché, qu'une impression de cada-
vérique impudeur d'âme, que le sourd averiisse-
ment d'une constante arrière-pensée de perfidie.
Et. ce triple élément, constituant, à mes yeux,
l'air interne, exclusivement pour toi respirable,
de ton hybride, ambiguë, éteinte et tortueuse
entité, tes paroles ne résonnaient qu'^... comme
des vocables troubles, ne traduisant que l'atrophie
innée en toi, des choses mêmes dont ils préten-
daient me suggérer le désir. En sorte que, sous
les captieux voiles de ta causerie ainsi brodée
de ces beaux mots-spectres, sache que toi seul ,
— morne et chatoyant convive! — m'es apparu.
Kaspar tVAuërsperg, les sourcils à peine froncés, mais
le visage très blême, continue de regarder Axel, sans
décroiser les bras, en silence.
Cependant, que m'importait ! Etais-je donc ton
juge! Avais-je à te condamner? à t'absoudre?
— Vuici, d'ailleurs, que l'heure sonnait, pour le
clianibellan, d'aller reprendre sa cliahie, de s'en
retourner vers ses... plaisirs, — de délivrer ma
solitude, en un mot, de son ombre insignifiante.
LE MONDE TRAGIQUE 15.j
Mon devoir, légué par les miens, n'était donc
plus que de lui cacher tout à faille grave désen nui
que me causait son adieu. C'est pourquoi j'allais
te conduire à mon seuil, avec bienveillance et
bons souhaits de voyage. Tu n'étais pour moi
qu'un passant comme les autres, ayant droit à la
déférence due à la forme humaine. — Enfin, on
salue bien les morts !
Soudain, je m'aper^^ois que lu as utilisé tes
loisirs, ici ! — et que tu as surpris l'un des plus
importants secrets de ma maison.
Le Commandeur, à ces mots, a tressailli, puis regardé
avec stupeur le comte d'Auërsperg : il demeure
comme un peu éperdu, la bouche à demi béante.
LE Commandeur, à lui-même, en frémissant
Ah! c'est à cause de cela !.. Quoi, — c'est donc
vrai!
Axel, d'une voix si rude et si sourde, qu'eUe semble,
par instants, comme un rauquement de lion
Vraiment, tu as remué là une cendre brûlante.
Tu ne devais ni l'enquérir ni écouter! C'est un
malheur pour toi d'avoir cédé à ces tentations.
Tu t'es attardé en espion, dans ce logis. — Mon
lourd secret, je m'oppose à ce que tu l'ébruités,
étant le dragon qui le garde. — Ayant lu, d'ail-
156 A X li L
leurs, en tes yeux, le dessin de ni'assassiner,
tiens! cette nuit, — (afin déplus librement pou-
voir atrophier encore tout ce grand rêve en quel-
que louche entreprise) — je me riais, siir de t'y
prendre, de ton « départ » — Oui, deux fois, à
table, j'ai discerné ce beau projet dans ta voix de
malfaiteur brillant — et j'épiais tes basses pensées
sous mon masque distrait.
LE CiOMJIANDEUR crispant le poing sur le pommeau
de son arme, et presque à lui-même
Quoi ! ce hâbleur-ci forme le dessein de s'ar-
roger, en totalité, cette éblouissante montagne
d'or!.. Inquiétons, d'abord, ces soldats.
Se remettant, — puis, sans transition, avec une intonation
sèche et rigide
D'aussi emphatiques injures ne sauraient me
trouver qu'indifférent. Je tiens une épée — et,
tout à l'heure... Toutefois, je dois raisonner,
d'abord, d'un peu moins haut, s'il vous plaît, —
m'apercevant, à vos propos, que vous êtes hors
la loi. Vous recelez, ici, par héritage, un dépôt
de considérables valeurs nationales. Déjà crimi-
nel, envers l'État, de les avoir aussi longtemps
immobilisées, le premier Allemand venu peut
vous sommer de restituer ces trésors à votre pays,
comte d'Auërsperg! Détenir, ici, c'est dérober.
LE MO.NDt; TRAGIQIE 157
Axel, après un instant de vague surprise
— Ilein! . . D'où sort ce juge austère? — A table, il
nous vantait, avec feu, ces traditionnels seigneurs
de grands chemins qu'il était lier d'appeler les
M aïeux » et dont il exaltait les brigandages. —
A présent, voici qu'il tient des discours d'homme
de robe et nous prodigue des leçons do probité.
Que peut signifier ce noble changement de front ?
LE Commandeur, avec un froid sourire
Mes paroles furent une épreuve — bien fondée,
semble-t-il. Ainsi, vous méditez le rapt de ce
dépôt confié k votre honneur filial ?
Axel
Et, tout à l'heure, ce probe conseiller m'incri-
minait de ne jamais avoir tenté rien pour l'ac-
complir. Mais, c'était encore une épreuve, n'est-
ce pas?
le Commandeur
Osez donc prouver que je vous calomnie en
restituant, dis-je, à rAllemagne...
11 s'arrête.
Axel, souriant
Ose donc, toi-même, achever !
158 AXEL
LE Commandeur, se mordant un peu les lèvres
Oh ! vous n'êtes seulement tenu qu'à rôvéler
olTicielIement...
Axel, après un haussement d'épaules
Tout à l'heure, mon devoir était de restituer
non seulement ce que je ne possèJe pas, mais ce
dont l'existence même est incerlaine ! A présent, —
que, simplement, je ?'évèle — et je suis absous.
Le comte d'Auërsperg, avant de forcer, d'un outrage
direct, l'immédiat engagement des épées, s'est dé-
tourné vers les trois vétérans, sans doute pour quelque
ordre définitif.
Soudain, les ayant regardés, il tressaille...
Certes, aux accents de l'éruptif réquisitoire du jeune
seigneur, ils ont frémi d'une commotion sacrée et,
dans le trouble de leurs entendements, ils ont, même,
confondu, parfois, les sons de bronze de ce verbe avec
les éclats de la foudre. — Le redoutable adversaire,
aux yeux froids, au ton de spadassin, comme ils le
haïssent! Ah! si forcené que puisse être le combat,
tout à l'heure, ils sont pleins d'une aveugle foi dans
la bonne issue victorieuse!... — Cependant, aux der-
nières paroles du commandeur, une ombre est tombée
sur les loyales figures : une inquiétude, qu'ils n'osaient
s'avouer depuis des anné.s, vient de s'attester en
leurs consciences demeurées droites et simples.
En effet, ce qui vient d'être dit, étant plus à la portée
de l'humble rudesse de leurs jugements, leur paraît,
quand même, cacher une vérité grave, — à laquelle,
par respect pour l'infaillible et inviolable honneur du
LE MONDE TRAGIQUE 159
jeune maître, ils se sont toujours abstenus de penser.
Ilss'entre-regardent : ils donneraient leur sang pour
qu'il daignât répondre.
C'est pourquoi le comte d'Auërsperg, qui a surpris ce
coup d'œil, vient de comprendre l'obscure intention
de son adversaire, qu'il considère, maintenant, avec
une fixité terrible.
Et, pendant un long moment, le cyclone s'étant éloigné,
l'on n'entend, dans la haute salle, que le bruit de la
pluie, torrentielle et continue, qui s'écrase, par bour-
rasques, sur les vitraux.
Après une violente lutte intérieure :
— Soit!...
Montrant, de l'épée, les vieux soldats :
C'est à cause d'eux, à cause d'eux — seuls!
entendez vous ! que je condescends à répondre sur
ce respectable ter. ain c légal » d'où vous m'adres-
sez, en vue de scandaliser ces hommes, des ar-
guties de tabellion lorrain. — Je ne redoute guère
l'ombre de ces battements d'ailes de chauve-sou-
ris, moi.
— Soldats qui êtes nos témoins, encerclez vos
torches aux porte-lampes des murailles — et soyez
juges.
Il se dirige vers l'un des sièges, s'y assoit et s'accoude,
de droite, à la table encore en lumières : il tient,
allongée, son épée nue entre ses jambes croisées, ap-
puyant la main gauche sur le pommeau.
Gotthold, Miklaus et Hartwig ont obéi, — Maintenant
IGO AXEL
ils sont immobiles, la main droite appuyée sur leurs
longues épées.
Lkko vient s'accouder au dossier du siège d'Axel.
— Je prétends être en droit d'en user à ma
guise, ici, quant aux faits que l'on vient de re-
prendre en ma conduite — et j'accepte, si bon
semble, l'interrogatoire.
LE Co.M.M A NDEUR, impassible, l'épée au poing,
demeuré debout au fond de la salle
Je disais, monsieur, qu'il serait, pour vous, du
plus élémentaire devoir d'aviser, à l'instant même
et avant toute rencontre, l'Etat dont vous relevez
et qui, protégeant, ici, votre hérédité, vous permet
d'y parler en maître. Vous êtes son sujet et,
comme tel, vous devez saisir, d'un avertissement,
soit ses hauts trésoriers, soit ses princes, soit, en-
fin, ceux de ses représentants qui, sanctionnant,
en son nom, la Probité de tous, le formulent et en
sont les mandataires.
Axel, détaillant très froidement ses paroles
Oh! si leurs pareils se fussent dispensés, ja-
dis, de faire massacrer mon père, afin de ressaisir,
en sous-œuvre et à leur tout personnel profit, le
Trésor ofriciellement confié par eux à son épée, —
et dont leur traîtrise laissait, quand même, res-
ponsable sa mémoire militaire, — les insignes
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9i;beircil)cit gcïiimpft, bieic SBcrbieufte bc§
*4Jatriotcn lunîtartten nid)t luenig Çeine
littcrtuiidic StcUung. Sein iyntcrer Sîubm,
l'eine niictjmaiige ©riJÊe luuvjcln im grb»
reid) ber Sieuoiution. âcine idjriftftede»
riid)e 3ubiinbun(itiit crîtnr!tc unb Hjud)5
I)eran gtcid) ber Gidje im ÏOiitbe , bie
nid)t burd) ben marmen Sommcrrcgen,
ionberu buvd) ben Stiirm gcftiifjtt unb
gctviiftigt mirb.
SSiiljrenb ber 3îc»otutioti
Unnbe er mit ber grofeen ïrago^-
bin Sîoja Siiborfalpi bcfannt, bie .
fid) bamalë bcà SinfcS erfreute,)!
bafe fie am fdjbnften ungariid'
jyredje. ©r beiratttc bie àiinft^g
Icrin, unb ein jeber freute fidi'
bcè idjonen a^unbcg, ba inrtu_
aUgcmein fagte, bafj eine (ïf)e
jiuijdjen ber g-rau, bie am îd)bn=„
ften ungarijd) fljridit, unb bem'^
ÎJfanne, ber am fdjiinften uuga-- •
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fiibren miitie. Sics mnr tl)at=
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gegcn, unb obgleidj fie nad) i()rc;
iyeriKiratung ber iMiline nodig
ïange trcu blicb unb bort Siège
auf Siège crfod)t, tuufttc fie il]ni x
ein ungemein bcljngli^el §einr''
JU fd)affen.
Son bii an crfdjiencn in un= -
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iKomatic, 'Oîcuetlcn unb S)ramen,Ll
luetdjc teljtercn inbcffen ben l)i)l)e=
ren bramatifdjcn îlnforberuugen-
nid)t cntfpredjcn. S)cnnod) id)rieb
cr iseren jicmlic^ Diele; mand)e_
crjielten nud) cinegroÈcSSirfnng
auf ber 33iil)uc, fo ba-j nad) fei=^
ucr (Srjiiijlung „5ie a>avd)oniten'
bearbeitcte Srama ,2)atma",
,îie î)Kirtt)rcr non Sjigetnâr" -^
unb „®eorg ^îojfa". £er grëfete
oft^lcr feincr SBiiljnenftiidc be=
ftcbt barin , bag cr bie inner»
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Icincm I)armoniid)cu ©anjen }u
tifrcinigcn, bic (il^araftcre mit bc;
ftaiibluug, bi.' .s^anbluiig mitn
feu lïtjaraficrcn nid)t in ilcber=
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ffcfler ber îl'clt iibcrtroffen loir'.'.
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ciner ganj anbcrn a?cfd)affenf)eit,
r.tê jum SBcifvicI bie br cngliidjciS
î^ie Icljtcrcn l'erjcnEtu fid) mit ,v
in bic Singe ber 20ivtlid)fcit "D-
Î3al)r5citcn. 3ùtiii-j ^l-ïjanfafie b.
loê burd) SanScr unb (Sebictc, i
niemalê gcgcbcntjat. £ie êrcignif
iKomiDicn fd)ilbcrt, cntbe[)reu fcl)!
lidjh'it unb eutfcrncn fidi -ftarf uo
Sebenê unb ber realcn ÎBelt. îlnbi
©rcigniffe bod) ftets fo aufecrorbc
intereffant, io un'nnf'iiv nnvphm.
Bîaarue 3oIiai.
Dcrbefîerlcc I^aiisraf. — Dcr gelîitiite Rimmel iin fcplembcc.
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fiittcvQtuï. ^licr fmb bie ghnrnftcre Weiiîd)cu auS
glciid) tinb Slut, i()rc £eibcn)d)nftcu loaljr, i^re
ïiiraiicii, SrBiinîdjc, ftcincn giuiftiafeiteit unb luftiflcn
ginfdUc bem >uirt(id)eii 2cben cnfiiommeii. 9!od)
mel)r tritt icine aSirtuontiit obcr in jciiien îîoDeUcn
3U 2age, in luclrijcn es 36tai mit jcbcm 9îoiiencn=
bid)ter bcr 2Biit nufnct)nien fnnn ioioot)! bc^iiglid)
bcr viiid)en entividclung unb il)ûnncM^cn Wrîtaltung
bcr a3cgcbcn!)citcn ois oud) bcr trciflidjeii, id)atf um=
rificneu Gljnraltcrjcidjiumg. 3» bicicu ^Jlouctlen inûdft
LE MONDE TRAGIQUE 161
valeurs dont vous parlez seraient, depuis long-
temps, en mains légales. On oublie qu'ici, moi
seul ai le droit d'accuser! — Or, l'État — si ces
personnages en furent les mandataires — est soli-
daire de cette action. Par suite, sa Probité (qu'ils
représentaient) gît, morte, parjure et vaine !
annulée, enfin! à mon seuil... 11 est donc assez
légitime que les liens de mes devoirs envers cet
être de raison, — limités à ce calomnieux homicide
dont il ne saurait me dédommager, — se soient
quelque peu détendus. — C'est pourquoi la recon-
naissance que prétendrait encore m'inspirer ou
m'imposer l'engeance des meurtriers ne con-
traint guère ma conscience, je trouve, de con-
sacrer... ne fût-ce qu'un instant de loisir... à
rédiger des u avis » de nature à réparer, pour la
joie des consorts, la maladresse du crime.
LE Commandeur, tranquille
Quoi 1 ne serait-ce pas une haute occasion pour
vous, au contraire, d'actionner l'État lui-même,
en lui signifiant la très spécieuse éventualité qui
se présente? Cette occasion, pour quel motif la
laissez-vous échapper?
Axel, toujours d'un ton bref et glacé
L'État, — qui m'a donné, ici, de déconcertants
exemples, — s'étant permis, toujours à mon
11
1G2' AXEL
détriment, de clore définitivement cette affaire
par un arbitraire décret qui abroge, sans appel,
jusqu'à mes droits d'accusateur, — je n'aurais dé-
sormais, en aucun cas, à lui faire jmrt de plus ou
moins chimériques hypothèses... qu'il n'a plus
qualité pour entendre, qu'il s'est interdit lui-même
d'écouter.
LE Commandeur
Vous héritez, envers tous, d'un devoir inaccom-
pli!
Axel
Allons donc ! L'intégrité vous égare ! Au soldat
mort pour son devoir — aucun Etat — et le mien,
ici, moins que tout autre, il me semble ! — n'a rien
à réclamer de plus. Accomplie ou non, la tâche
est terminée : et l'enfant de ce soldat n'hérita
jamais des aflaires de service militaire du défunt.
LE LoMMAXDEL'R, entre de lourds bruits de tonnerre
11 est des cas exceptionnels, imprévus, où tuut
gentilhomme est tenu, par sa seule noblesse, d'en
déférer à son roi, dont le jugement est, seul, sans
appel.
Axel, d'une voix lente, grave et amôre
On oublie qu'il a prononcé. Oui suis-je, au dire
même du rui? « Le rejeton de celui dont Véquivo-
LE MONDE THAGIQUE 163
que Cl trouble incapacité perdit sans retour la plus
riche épargne de l'Allemagne. » Verdict proféré
sur des semblances et sans enquête — (pour
causes, d'ailleurs !) — devant un nom qui résume
sept siècles de hauts faits. — En supposant que
cette étiquette, inscrite, sur ce nom, par le roi,
ne me dégage pas de toute déférence envers la té-
méraire majesté de celui qui n'hésita pas à m'en
offenser, je prétends qu'elle ne me permet plus,
en toute dignité, de lui notifier... ce qui ne sau-
rait jamais être qu'une officieuse et secrète confi-
dence. Car celle-ci prendrait, aujourd'hui, l'impli-
cite caractère d'un démenti formel au jugement
dont il osa ternir, à l'étourdie, l'auguste mé-
moire de mon père. Or, mr quoi serait fondé ce
démenti ? Sur des suppositions, d'une autorité
aussi contestable que celle de mon très vieil inten-
dant, herr Zacharias?... Ah ! je dis que la loyauté
la plus ombrageuse ne m'oblige nullement h ris-
quer de me couvrir d'un aussi stérile ridicule. J'ai
d'autre emploi de mon temps.
LE Commandeur, lentement
Ainsi, j'en prends acte, pouvant éclairer votre
roi, d'une parole mesurée et sérieuse — qui dissi-
perait, peut-être, l'ombre que laissera, dans l'His-
toire, le nom de votre père, — vous vous y refusez ?
164 AXEL
A X E L
Semblances de misons étrangères dont une
réflexion de la plus légitime prudence met à jour la
vanité!... Voici, en effet, non pas en songes, mais
en fait, l'alternative, quant à mon devoir fdial.
En supposant qu'après des recherches — ten-
tées, à grands frais, sur la foi d'une sorte de
douteuse légende, — ces problématiques richesses
demeurent introuvées, il ne rejaillirait de ceci, sur
le nom paternel, que sarcasmes irrités, propos de
cupidités déçues, arrière-pensées se faisant plus
calomnieuses à l'égard de mon père, étant donné,
surtout, le jour nouveau sous lequel apparaîtiait
sa mort, — l'universelle erreur ne pouvant que
s'en aggraver.
En supposant les richesses brusquement recou-
vrées, comme leur découverte entraînerait des
flétrissures inévitables — et du plus « fâcheux »
scandale — en ce qu'elles atteindraient sûrement la
sécurité, la confiance et l'honneur publics en leurs
plus (( officiels )) représentants, voici, à peu près,
la teneur de ce que — au témoignage du Passé tout
entier — la Raison d'État, qui prime toute équité
dans les causes de cet ordre, et que vous passez
sous silence, dicterait, insensiblement, cà l'Histoire :
voici ce que pourrait a^tprendre la postérité :
LE MO.NDE TRAGIQUE 165
On ne sait encore à quelle fin le général
d'Axërsperg, peu de Jours (ivunt de tomber à
l'ennemi, prit sur lui, — s' entourant de pré-
cautions qui confondent et déconcertent, — d'en-
.sevelir, au plus secret de l'un de ses plus reculés
domaines, les immenses valeurs dont il s'agit.
L'Histoire ne scmrait être fixée sur les mobiles
qui le déterminèrent à cette occultation des de-
niers de l'Allemagne. — Toutefois, son fils, Axel
d'Auërsperg, par sa noble restitution, sut faire
oublier ce que l'inconséquence paternelle offre,
ici, d'irrégulier et même d'étrange, — et qui
avait, lin moment, obscurci le blason, jusque-là
sans ombre, de cette illustre fannlle.
Oui : tel serait le radieux surcroît de renom
dont j'aurais su rénover la mémoire do mon hé-
roïque père. Or, ma piété filiale, plus sagace que
vos conseils, m'avertit qu'en de telles circonstan-
ces, il ne serait MÈMb: pas de mon intérêt familial
d'exhumer cette cause.
LE Commandeur
Et, vous persuadant de ces paradoxales subti-
Ihés, vous acquiescez, par une abstention singu-
lière, à ce fait accompli do l'erreur qui pèse sur cette
cendre ? alors, dis-je, qu'une conmiunication toute
simple au conseil des ministres pourrait, malgré
166 AXEL
VOS inconsistantes prévisions, rendre à votre nom,
qui est aussi le mien, tout l'honneur passé!
Axel
Oh! chez les miens, monsieur, l'on n'eut jamais
que faire de personne pour décréter notre honneur,
attendu que la patrie, fondée, à travers les siècles,
par nos actes et ceux de nos pairs en seigneurie
militaire, nous doit le plus pur du sien... — Nul,
donc, ne saurait avoir qualité pour contrôler
l'honneur de ceux-là dont la fonction vive est de
pénétrer d'un sens réel celui des autres hommes,
et nous nous soucions assez peu de l'estime sans
valeur de ces passants (si nombreux qu'on les
suppose) qui se permettent une seule fois de le
discuter. Je n'ai donc pas à tenir compte de vos
derniers propos. Je suis ici dans mon héréditaire
maison, foyer d'exil en un lieu d'exil, la patrie
n'étant plus, pour moi, qu'un emplacement. Je n'ai
pas à m'inquiéter de ce qui peut être enterré aux
environs de cette demeure, mon père ne m'ayant
pas laissé d'avis à ce sujet. Aucune loi ne m'im-
posant de m'en préoccuper, nul ne saurait me
contester le droit d'en récuser le souci.
LE COiniAXDELR
Votre père vous légua moins encore le devoir
LE MONDE TRAGIQUE 1G7
de confisquer ainsi le bien-être de plusieurs mil-
lions d'innocents. Au nom d'un grief que vous
croyez avoir contre quelques-uns, vous vous cou-
vrez d'une omission de la Loi pour faire peser sur
tous un ressentiment aussi exalté qu'injuste.
Axel, souriant
En vérité, le moins disert des financiers du
plus minime des États de l'Occident se bornerait,
en ce moment, à vous regarder en silence : car il
est surprenant d'entendre un homme de cour faii'e
preuve d'une ignorance aussi profonde. Si vos
notions sur la nature de l'Or se limitent à celle de
le dépenser, elles sont insuffisantes pour qu'il
soit permis de vous répondre.
LE Commandeur, impassible, sans comprendre
Une défaite gravement débitée n'atteint guère
qui défend l'intérêt de tous.
Axel
L'intérêt de tous ! But généreux, dont, au cri
des siècles, les princiers spoliateurs sanctionnè-
rent, par tous pays, les exactions de leur bon
plaisir et qui permet encore d'extorquer la béné-
diction des plèbes en les dépouillant froidement
au nom même de leurs intérêts. — Non, je n'ai
168 AXEL
pas à convier au pillage, ici, les champions ordi-
naires des (( intéréls de tous » .
LE Commandeur, froidement
Ehbien! si, pour ces spécieux motifs, il ne vous
plaît pas de prendre sur vous l'initiative d'un
avertissement aux États intéressés, laissez à
d'autres le soin d'en assumer les responsabilités,
et l'on viendra bientôt vous libérer de cet or —
dont vous n'avez que faire et qui vous est étran-
ger.
Axel, calme et hautain
Pourquoi permettrais-je, pouvant m'y opposer,
qu'un ou deux milliers de brutes humaines, à
votre solde, apparus soudainement ici, profanent,
longtemps et de vive force, du gros rire de leurs
présences, le seul lieu d'exil où je doive ensevelir
la dignité de ma vie? Je sais qu'il peut sembler
tout simple, à des gens de loi, qu'au nom de
cet « intérêt général » dont le vil mensonge vient
d'apparaître, — sous prétexte, enfin, de recon-
quérir de l'or peut-être imaginaire, — il soit
licite à des colonnes de déterreurs de \enir
défigurer cette terre, prix du sang glorieux de
toute une race que je résume, — et saccager ce
sol que les miens foulèrent filialement depuis des
LE MONDE TRAGIQUE 169
siècles : qu'importeraient ces allégations senti-
mentales! On me dédommagerait, n'est-ce pas,
une fois abattus et déracinés, de ces milliers de
vieux arbres qui sont pour moi d'anciens amis?
— Non. Le silence de la grande Forêt — marche
dont je suis le margrave — n'est pas à vendre :
il m'est plus cher que toutes paroles : c'est un bien
sacré, dont je n'entends pas qu'on m'exproprie et
dont l'or de vos banques ne m'indemniserait pas.
Et quand même le prétendu surcroît de « bien-
être » d'un million d'indifférents devrait s'ensui-
vre, je dis que, dans une même balance, le poids
des cailloux l'emporterait vainement sur celui d'une
pierre précieuse, — et que ce bien-être n'équili-
brerait pas, euÉQuiTK réelle, le dol que je subirais.
LE Commandeur
A qui ferez -vous croire que de telles richesses
ne valent pas d'être recherchées, fût-ce au prix
de tous les silences?
Axel, dédaigneux
A moi seul : ce qui suffit. Je crois même avoir
prouvé, depuis longtemps, que cette tâche ne m'é-
tait pas diflicile. — Par exemple, il est fort conce-
vable que vous préfériez l'Or (dùt-il n'être que fictif)
à tous les silences, — puisque le Silence ne repré-
170 AXEL
sente rien pour vous, qu'un bâillement. En effet,
ce mot, vide quand vous usurpez le droit de le pro-
noncer, n'a pas (bien que de mêmes syllabes) l'ombre
d'une parenté avec celui que j'ai proféré tout à
l'heure. C'est en vain que vous essayez de les
confondre en une même valeur... souriant: acte de
faussaire ou de perroquet.
LE Commandeur, impassible
Enfin, grâce à telle indication paternelle tout à
coup retrouvée, s'il vous advenait de découvrir
ces grandes richesses, quel serait donc, à vos
yeux, le devoir?
Axel, tranquillement
De les enfoncer encore plus sous terre, s'il
m'était possible, pour l'honneur des Pauvre?.
LE Commandeur, après un sUence
Espièglerie, dont la durée serait brève, l'àgedes
réflexions une fois sonné !
AXE[, grave
Je doute que cet âge-là sonne jamais pour vous.
LE Commandeur
Bien. Vous vous estimez libre, paraît-il, de
dénaturer, sciemment, l'acte de celui qui ne déposa
LE MONDE TRAGIQUE 171
céans et pour mieux assurer leur temporaire sécu-
rité, ces nationales valeurs — qu'afiii de les
remettre intégralement aux fondés de pouvoir de
l'Allemagne, l'heure venue!
Axel
Et c'est son heure, à lui, que les fondés de pou-
voir de l'Allemagne ont fait venir. Doue, où
qu'elles puissent être, ici ou non, que m'importe!
Qu'elles dorment! C'est bien le moins que je par-
tage avec tous le droit de les ignorer. Grâce à la
meurtrière duplicité de vos mandataires, on ne
sait ce que votre Or est devenu : l'Allemagne a
prescrit mes légitimes droits d'enquête sur l'évé-
nement qui explique et motive cette disparition :
le temps s'est appesanti sur cette déjà vieille his-
toire... — ainsi soit-il.
LE Commandeur, impassible
En conclusion, vous connaissez la provenance
des richesses enfouies, — sans aucun doute,
pour moi, désormais, — sous votre terre! Les
annuler ainsi, c'est encore en disposer; or, quel
droit pouvez-vous invoquer sur elles?
Axel
Celui d'en sauvegarder l'oubli.
172 AXRL
LE Commandeur
A quel litre?
Axel, se levant, calme et sombre
Au titre signé du sang qui les couvre — et les
paya.
Après un assez long instant :
J'ajouterai, cependant, une chose sur laquelle
vous ne me questionnez pas. 11 est, en Allemagne,
tant d'infortunés, dont l'aiïamée détresse — votre
œuvre, à vous autres! — écœure ceux qui vous
regardent, — qu'il serait un peu vil de s'exclure
tout à fait du droit de les secourir, — au cas où,
par exemple, l'Or, dont nous parlons, s'offrirait,
ABSOLUMENT, commo uuo trouvaillc.
En effet, rayé des mémoires, prescrit par d'offi-
ciels décrets, renoncé de ses indemnisés titulaires,
cent ans auraient, en vérité, passé sur lui sans
l'affranchir davantage. Qu'eu reste-t-il? une lé-
gende. — S'il est encore, ses effigies en font une
sorte de mine armoriée, — gisante, on ne sait où,
sous la Forêt. Cette vacante merveille est donc à la
merci de qui en sera le prédestiné, s'il est conduit
vers elle par un décret de cette Nécessité qui
veille aux fortunes des humains. Oui, son légal
héritier sera le premier voyageur qui — le sol
ayant manqué sous ses pas — s'engagera, chan-
LE MONDE TRAGIQUE 173
celant et à l'aveugle, dans les allées où flamboient
ces richesses mortes. Pourquoi? Parce qu'il n'en
recevra l'investiture que du Hasard, leur unique
propriêliiire , auj o u rd' h u i .
Eh bien ! nul écrit ne me livra le secret du
lieu sourd, voûté de terre et d'ombre, où dort
l'impérial trésor germain. Mon père ne m'est pas
apparu pour me le révéler. Si donc il s'oflTrait à
moi-même, tout à coup, sans que je me sois rendu
coupable d'une seule recherche, — c'est-à-dire
ayant gagné, moi aussi, de n'être pour lui qu'un
passant, — au nom de quels emphatiques remords
ou de quels mensongers scrupules me soustrairais-
je au royal devoir de défendre sa valeur contre
les bas usages où tant de vivants ne manqueraient
follement pas de le profaner? Pourquoi rejetteraip-
je au Destin — dont j'ai bien accepté la vie ! —
le lourd présent nouveau qu'il semblerait m'en-
joindre, alors, de dispenser? Encore une fois,
n'ayant rien tenté pour conquérir cet héritage, le
sachant ici, je me sentirais sacré pour m'en saisir,
s'il venait à moi du fond de l'Inconnu. Tout im-
mense qu'il pût alors m'apparaître, en sa rayon-
nante horreur, je tiens qu'il serait pour moi...
comme la bourse perdue, qu'un pèlerin heurte
du pied, le soir, sur la route, — alors que ses yeux
n'étaient cependant fixés que sur les étoiles!
174 AXEL
LE Commandeur
Je songe, simplement, à ceci, moi, — que le
sous-terre appartient à l'Etat : — si donc, ayant
eu vent de ce grave secret, l'on envoyait ici quel-
ques compagnies de mineurs et de pionniers mili-
taires, vous seriez bien obligé de laisser l'État
reprendre son bien, car leurs escouades seraient
peu sensibles à la superbe de vos propos.
MlKLAUS, HaRTWIG ET GOTTHOLD,
avec un rire bref, assuré et sonore
Oh, hô !
LKRO, avec un léger haussement d'épaules
C'est à regretter de n'a^■oir pas envie de rire.
Axel, au commanrleur
Illusion! — Pas un coup do pioche ne tomberait
ici, pas un de ces infortunés ne sortirait des alen-
tom's. Et... ce n'est que pour éviter les émana-
tions pestiférées qui pourraient se dégager de leur
oiseux carnage, que je préfère, précisément, vous
tuer seul.
LE Commandeur
Ah çà, je rêve ! Vous essayeriez une rébellion
contre la Loi? contre les Etats? contre le roi?
LE MONDE TRAGIQUE 175
Axel, avec un dédain grave
Seul, je sais quels vastes dangers_, quelles embû-
ches mortelles, recèle et peut, soudain, accuser cette
Forêt militaire où, depuis trois siècles, nous com-
mandons! Quatre ou cinq cents soldats, dépêchés
contre ce sol, ne feraient pas vingt lieues, sous bois,
vers ce donjon, sans que, par une simple catastrophe
accidentelle, le terrain qu'ils couvriraient ne se
retourucât sur leur disparition, les rendant pareils à
l'Or qu'ils seraient venus chercher. — Résultat ;
lorsque de telles incidences entravent les débuts
d'une entreprise déjà vague et douteuse, on diffère
de se risquer en de nouvelles menées pour d'aussi
hasardeux bénéfices ; le temps passe en indécisions,
en enquêtes vaines, en commentaires : le soucieux
oubli vient... — bref, les choses resteraient en
l'état, selon mon occulte volonté.
LE Commandeur
Supposé que vous n'ignoriez pas ce que peuvent,
partout, quelques centaines d'hommes, disciplinés,
un millier, au besoin, sagement conduits, — ce
serait donc à cette criminelle folie que se résou-
drait, froidement, votre conscience ?
Axel, souriant
Ici, je n'ai plus de comptes à rendre ; sur ce
176 AXEL
point je ne puis admetti-e de juge. Assentiments,
blâmes, stupeurs, me trouveraient également in-
sensible ; — en ma « conscience », j'ai, seul, qualité
pour délibérer, je décide : — et tout est dit.
LE Commandeur
Ces éhontées convictions ne sont que surhu-
maines, monsieur, ce qui est peu de chose.
AXET, se levant
Libre à vous d'essayer en vain do le croire. —
Mais, la valeur de vos motifs étant réduite à néant,
les débals sont clos — et nous ne serrons pas le
fer, en nos poings, pour discuter davantage.
Voyant le Commandeur d'Auërsperg sourire à cette parole,
il reprend, brusquement, et — redevenu farouche:
Ah! l'on voit que, fort de notre parole jurée,
tu te fies aveuglément à ta science en cette arme.
Mon serment devrait te prouver quelle foi con-
traire je dois aussi nourrir pourvouloir consacrer,
par le mystérieux sang d'un loyal combat, mes
droits au silence et à l'oubli, — surtout alors qu'il
me serait si loisible de t'annuler sans péril. —
Eh bien, je te le prédis : tu ne sortiras pas de
mon épée. Ya, c'est comme si tu avais rencon-
tré le tonnerre. Je vais te sui)primer sans colère,
LE MONDE TRAGIQUE 177
comme on écarte une pierre de son chemin, —
sans que ta mort interrompe, en mon esprit, le
cours d'une seule de ces pensées — plus hautes
que ce qui nous occupe — et qui te sont incon-
nues. Tu es néant et je te nie, sans craindre un
seul remords. Je ne l'en veux pas, je ne te vois
pas. Pour moi, tu es inanimé : tu es l'éternel
phalène qui, de lui-même, est accouru se détruire
à l'éternel flambeau. — Sur ce, vous voici pré-
venu. J'ai dit.
LE COM.MANDELK, à lui-même
Oh! je veux en apprendre encore, avant de le
tuer! — Haut, froidement. — Tu ui'as distrait, tu t'es
fatigué ; c'est le plus clair de ta harangue. Résu-
mons. Tu veux soustraire à différents Etats de
l'Allemagne des sommes absolument démesurées
et — je te gène. Bien. En ces conjonctures,
comte... il laisse tomber son épée dédaigneusement, je 116
me bats plus. Je n'ai vraiment pas à faire cet hon-
neur à des larrons, — fussent-ils de ma famille.
Axel, tranquille et grave, à haute voix
Si mon trop secourablo père ne vous eût ac-
cordé, par fatigue, jadis, l'iionneur de toucher sa
main — et de vous apparenter (en son indulgence
distraite, qui, depuis deux heures, vous protégea),
12
178 AXEL
— j'eusse fait justice plus tôt de cette mauvaise
foi, de cette forfanterie, do cette creuse impu-
dence : — fuiissons-en.
Paisiblement, et comme notifiant une chose laute simple :
^lon burg fut la clef militaire d'une marche de
TAllemagne. Un rescrit impérial investit le suze-
rain de ce lieu du droit de justice basse et haute,
même en temps de paix, a Ukko, lui indiquant une ca-
rabine: — Donc, au nom de ce mandat héréditaire,
prends cette arme : ajuste cet homme au cœur
et, — s'il ne relève, à l'instant, son épée, — feu!
Uk'ko s'est précipité vers la muraii-le, asaisi l"arme, ena
fait jouer la batterie, est revenu se placer à trois pas
du CoiniiKuideur et 1;; met brusquement en joue.
LE CoMM AN DEU P., suriiris et devenu plus pâle
Là-bas, en Prusse, on sait que je suis ici.
Vous aurez donc à rendre compte de vos actes et
de vos dires. Pour couvrir un assassinat, vous ar-
guez, sciemment, d'un droit mort, d'un grade
féodal que la désuétude abrogea. Vous feignez
d'ignorer en quel siècle nous vivons.
Axel, IndilTérent
Oh! faites-vous dater de demain, si bon vous
semble. Moi, je suis.
LE MONDE TRAGIQUE 179
LE (jO M.M AN DEU K , avct; une crispatiou de froide colère
Laissez-clone! C'est vous qui ne parlez que
d'hier, étant l'imprévoyant de demain. Je me
contente, moi, monsieur, d'être un homme doué
de quelque raison, de ne dater que du siècle où
j'existe, — d'être, seulement, un homme d'uu-
jourd'hni.
Axel
Alors, prenez garde : il est tard.
LE Commandeur, se contenant encore, mais frémissant,
presque à lui-même
Me voir contraint de coucher, moi-même, sur
le carreau, cet exalté solennel,- alors que, sur ses
paroles rapportées au roi, quelque bonne poignée
de gardes-policiers, sur simple licence d'extradi-
tion, s'en viendrait, incontinent, le garrotter en
cette masure et l'emporter, muselé, dans une
forteresse !
UKKO, à demi-voix
Un signe, et je fais feu, monseigneur.
LE Commandeur, se croisant audacieusement les bras
Eh bien, assassinez! — ou, selon votre parole
engagée, répondez, nettement, à cette suprême
180 AXEL
question : Où suis-je et qui c/es-vous ? — Seu-
lement, cette fois, soyez précis, exact et clair, je
vous prie. Dans le monde, nous n'estimons guère
les faiseurs de phrases.
Axel, après un mouvement d'impatience
On ne leur préfère pas, ici, les diseurs de riens.
Ah! tu oses me braver jusqu'à me sommer de te-
nir, envers ta curiosité, plus que ma parole!
Sombre : Eh Lieu, — sois satisfait, a rkko : Relève
ton arme, un instant. Trois fois ce chambellan
nous menaça de ses rois, de ses gens d'armes et
de ses pareils, — la roue de ce paon se réduisant,
paraît-il, à faire montre, ainsi, des clefs brodées
au dos de son paisible uniforme : — vraiment,
ceci, à la fin, mérite le vertige! Qu'il apprenne
donc où il est et qui Je suis : — je jure qu'il n'aura
pas le temps de l'oublier.
11 prend son épée par le centre, s'approche du Com-
mandeur, qui, bras croisés, le regarde — et, de la poi-
gnée, lui touche l'épaule :
— Vous êtes en cette unique Forêt dont la nuit
couvre cent lieues. Elle est peuplée de vingt mille
forestiers, aux dangereuses carabines, — anciens
soldats nés d'un sang qui m'est héréditairement
fidèle. — J'y veille, central, en un très vieux
logis de pierre, qui repoussa trois sièges, déjà.
LE MONDE TRAGIQUE 181
Des bords de mon fossé jusqu'aux lisières les
plus reculées, villages et hameaux se commandent ;
— à peine cinq jours suffiraient pour que tous, cà
la fois, fussent au courant d'un ordre émis de cette
muraille, — d'un avis, plutôt ! car, pour peu que l'on
soit aimé, un avis revient cà mieux qu'un ordre,
et, dans ces bois, les cœurs sont redevenus à ce
point sauvages que vous-même n'y trouveriez pas
un traître. Qu'importerait, d'ailleurs ! Toute sur-
venue, rcrs Dwi, d'un ou de plusieurs, m'est bien-
tôt signalée : — selon le nombre, l'on se prémunit
et l'on se tient sur ses gardes, à tontes approches.
Une fois entré dans les successives étendues de la
Forêt, comment vivre, s'orienter, s'abriter de nuit,
avancer enfin, sans être aperçu? Dénmni de mon
secours direct, — seriez-vous arrivé jusqu'à moi?
Non. Plusieurs jours avant votre présence ici, le
vent m'avait appris, en effet, que deux cavaliers...
S'arrêtant soudain et le regardant de ses j-eux clairs : et,
même, une — femme...
Un instant de silence : — puis, à lui-même — et comme ayant, défini-
tivement, statué sur un doute, à la vue de l'impassibilité attentive du
Commandeur :
— (Ils ne se connaissent pas\
Reprenant, avec froideur, la phrase interrompue :
... cheminaient vers ma demeure. Us étaient suivis,
182 AXEL
épiés, écoutés. — Je vous ai donc adressé les gui-
des qui vous ont amenés à mon seuil en moins
de six journées. — Vous avez parlé, tout à l'heure,
d'un (( piquet de policiers », dépêchés vers ce don-
jon, pour s'y saisir de ma personne?... Qu'en res-
terait-il, bientôt, sous les rainées, à mon bon plaisir.
— si, au contraire, je ne les faisais guider, h leur
tour, jusqu'à mon pont-levis — abaissé, devant
eux, au nom du roi? — Tenez! ils entreraient, — et
d'un air de commandement, sans doute I — dans la
cour militaire de ce château. . . — Alors, sans même
déranger un seul de mes serviteurs...
11 marche vers une croisée, Touvre — et, d'un coup de
son sifflet de chasse, perce les bruits de l'averse et
de Tombre.
D'horribles aboiements, mêlés d'un fracas de chaînes,
retentissent; on distingue de nombreux chocs de
masses lourdes se ruant contre une porte massive.
... oui, j'ai là, vous entendez? une trentaine de
dogues d'TJlm, de la grande race fauve, des chiens
de guerre. Cette meute féroce, n'obéissant qu'à
moi, m'est utile pour les chasses de nuit : elle bat,
sans cesse, mes alentours, en Forêt. En peu d'in-
stants, elle ne laisserait, de vos hommes, sur l'herbe
et le pavé, que des os sanglants. — Certes, je sau-
rais déplorer, très haut, cet événement, — d'une
si imprévue soudaineté... que je me serais vu
LE MO.NDE THAGIQUE 183
privé du temps de le conjurer, — de, même, savoir
V objet de cette députation ! — Et j'en gourmande-
rais, officiellement, mes chiens, devant tout le per-
sonnel de ce château, car je ne veux point passer
pour un rebelle!... Seulement je pense qu'après
deux ou trois de ces contre-temps, l'on cesserait de
m'adresser ce genre de visiteurs. — Laissez donc
là de puériles menaces, qui font sourire ces vieux
soldats et cet enfant.
Au plus léger indice, au seul pressentir de
meurtriers envoyés contre moi, — lesquels, ai-je
dit, périraient, sans doute, en quelque ravin, dès
les premières étapes, — je prendrais l'ofTensive, ne
devant plus, dès lors, considérer les Princes qui
en agiraient de cette sorte, envers moi, que comme
simples agresseurs en un duel où l'arme choisie
par eux serait l'assassinat. — Non, je n'aurais
pas à décliner l'arme préférée de tels rois. Ne
seraient-ils pas^ d'ailleurs, les fils de ceux-là, chefs
de toutes dynasties, qui se révoltèrent, un jour,
au fond du Passé, contre, aussi, leurs souverains
et les supplantèrent? — Je m'efforcerais, leur
prouvant la parité de ma nature avec celle de
leurs aïeux, (sur ce point-là, du moins) — de me
rendre digne, ainsi, de Y honneur qu'ils me feraient,
inconsciemment ou non.
En vérité, je dispose, ici, de quelques surs coups
ISi AXEL
de feu. J'ai, sous la main, de par la Forêt, bon
nombre de mineurs, — bras fermes, faces rudes, —
qui se souviennent de la sujétion que subirent^
aux armées, leur jeunesse, et dont leurs épaules
gardent encore les sillons mal cicatrisés par le
temps. Nul, hors moi seul, ne peut se rendre
compte du vieux ressentiment, tout à fait glacé,
qui s'endurcit, en leurs veines, alors que, le
poing crispé sur leur pic, ils se perdent, au pro-
fond des souterraines galeries, en songeant à vos
aimables Princes. — litre envoyés, en exécuteurs,
en telle capitale, pour y guetter, entre les journa-
lières occasions, celle oii, d'une balle vive et bien
ajustée, l'on peut frapper, à coup sûr, un roi,
serait pour eux une ivresse ardente, la seule dont
ils aient une soif telle — qu'ils l'étancheraient,
volontiers, au prix convenu avec vos bourreaux.
Vous admettrez bien qu'il me reste assez d'or poui"
les défrayer en ces entreprises, — et que l'en-
semble d'un « régicide », comme on dit dans les
villes, serait même assez subtilement conçu par moi
pour que leur bon retour fût pins que présumable.
.l'ai donc tout lieu de croire encore qu'après
deux ou trois de ces avertissements et coïnci-
dences, les augustes successeurs de mes antago-
nistes à couronne ne troubleraient plus ma soli-
tude .. ceci d'autant mieux qu'en mon impitoyable
LE MONDE TRAGIQUE iSo
persévérance, je ne me fatiguerais pas le pre-
mier.
Supposons, maintenant — (ne faut-il pas tout
prévoir?) — que, sur des suggestions de conseillers
tels que vous, tel chef de l'une des « patries » de
l'Allemagne, irrité, à la longue, de plusieurs insuc-
cès coûteux et menaçants, — ne pouvant tolérer la
constante humiliation de ses ordres formels, —
sur quelques soupçons, aussi, peut-être, de ces faits
« révoltants » et commençant à se défier, d'une fa-
çon plus réfléchie, non seulement de moi mais de
mon taciturne entourage, — supposons, dis-je, —
puisqu'enfiii l'on ne saurait imaginer jusqu'à
quelles résolutions Y « indignation » d'un Prince
peut le conduire I — que ce roi légal envoyât
brusquement des forces un peu sérieuses, — huit
ou dix mille honmies, par exemple, — avec mission
d'occuper militairement la Forêt-Noire, de raser
ma muraille et de m'amener mort ou vif! Ceci,
uniquement, afin que « Force reste à la Loi ».
Au nom du Droit humain, je déclare que guer-
royer un exilé solitaire, à peine coupable de légi-
time défense, de silence et de liberté, — bien dé-
cidé, en tout cas, à sauvegarder son isolement
jusqu'à se faire sauter plutôt que de se rendre, -
oui, je prétends que guerroyer cet homme sprait
un acte digne des risées de 1 Histoire, du mépris
186 AXEL
des nations, — et sans honneur pour le pays.
N'importe!... Grâce à ceux des miens, qui, — à
force d'années, avec cette héréditaire patience dont
je fais preuve en ce moment, — ont armé mon
donjon, jesuisprèt à défier ces belliqueuses fantai-
sies. Etant d'une race de soldats et connaissant
l'exacte étendue de sol qu'un corps de dix mille
hommes, divisé en colonnes d'assaut, d'attaque et
de soutien, peut occuper ici. mes dispositions sont
prises depuis longtemps.
Le comte Axel d'Auërsperg revient s'asseoir, — en
sa précédente attitude, accoudé auprès des lumières de
la table. — Le fracas du tonnerre, les circonvolutions
du diluvial orage, depuis quelques instants, semblent
s'être rapprochés, resserrant les hauteurs du burg
comme pour une suprême étreinte.
Tout d'abord, vous apprendrez qu'autour de
moi le pays montueux et boisé s'oppose à toutes
avancées d'artillerie : ce sont, en effet, de tous
côtés, aux lointains, de circulaires et larges
vallées, de torrentielles rivières, des myriades de
roches, — et d'énormes arbres si pressés entre
eux que, sciés à leurs bases, ils s'étayent les uns
les autres sans pouvoir tomber : leur chute,
d'ailleurs, entraverait la marche d'une armée. —
Engager des canons au milieu d'une pareille con-
trée, en vue de me battre en brèche, exigerait.
LE MONDE TRAGIQUE 187
en vérité, de bien lourds — et bien stériles —
sacrifices de sang, de temps et d'or... même
pour subir d'être repoussé. Aucune cavalerie
ne pourrait se mouvoir en cette région, — dont les
cartes militaires, d'âge en âge rectifiées selon
les usages nouveau.x, sont entre mes seules
mains; j'ajouterai que je n'aurais pas attendu l'ir-
ruption soudaine de régiments cimeniis, pour en
connaître. Il faudrait donc d'autres éléments pour
m'âttaquer. — De grosses troupes de pied, aven-
turées dans l'e.xceptionelle Forêt, sembleraient,
seules, pouvoir parvenir, bien que malaisément
et en désordre, aux approches de mes douves, là-
bas. — c'est-à-dire sous mon perpétuel feu direct,
avant tous ouvrages.
Car les créneaux oubliés de ce château-fort furent
pourvus, en d'autres temps, de quarante-huit piè-
ces de siège, oh! toujours bien luisantes, et, sur
un appel, elles seraient desservies, fût-ce demain,
par une garnison de rudes vétérans, — leurs fami-
liers. — De la hauteur que domine ce burg, leur
puissant feu plongeant couvre plus de deux lieues
de zone, et le terreau de cette zone est tenu con-
stamment en état de fournir, en deçà des tranchées,
de très suffisantes ressources de pain, de vivres,
d'eau, de munitions même. Quant à mes casema-
tes, leurs soutes demeurent, comme par le passé,
188 AXEL
approvisionnées pour une longue résistance. De là,
même, cette relative pauvreté dont je suis fier.
C'est pourquoi nul acte d'autorité, révélant
ma réelle puissance, ne me déclarerait ouvertement
en révolte, aux approches hostiles. — Rien. Les
interminables étendues d'arbres, de fondrières,
de précipices et de fossés, garderaient leur aspect
d'abord champêtre, puis sauvage, — et les pre-
mières lignes d'infanterie, en y pénétrant, n'y
entendraient, de village en village, que la roue
des cordiers, la cognée des bûcherons, le paisible
marteau des sabotiers, le murmure des sources, la
chanson des berceuses. Rien ne décèlerait une ré-
sistance, un danger. A peine, selon les chemins choi-
sis, prendrais-je quelques mesures nouvelles, moi,
dans ce manoir, sur un rayon de cinq à six lieues
de mes tranchées. — En elfet, pourquoi mettre
sur pied ceux que je pourrais appeler mon peuple,
avant l'instant précis où, forcément attaqués eux-
mêmes, la Forêt deviendrait un peu plus sombre?
Au premier bourg molesié parles troupes surve-
nues, tous se replieraient, d'eux-mêmes, ici! Pour
la défense en Forêt, nous avons une formation tout
à fait ignorée de vos soldats, et qui leur serait
accablante, — foudroyante, même, je crois en être
bien assuré! — De sorte que, soudain, par quel-
que nuit noire, pendant le sommeil alourdi de vos
LE MONDE TRAGIQUE 189
milliers d'hommes, voici que les clairières devien-
draient des fournaises, et que^ dans l'étoufTement
des bois embrasés, les éclats de mine se compli-
queraient des crépitements de milliers de cara-
bines, et que l'aurore éclairerait une simple tuerie
continue. L'hiver, ce serait encore plus bref, plus
terrible : car, en ces terrains, travaillés depuis d'an-
ciennes années, je détiens de vastes moyens d'en-
sevelissement — et pouvant utiliser ces millions
de combattants qui ne reculent pas et qu'on appelle
des arbres, je sais comment on affame, comment
on émiette, comment on neutralise des forces...
qui, d'ailleurs, seraient bien loin d'être, à tous
égards, équivalentes à celles dont j'aurais pris le
commandement. — En simulant, même, une dé-
faite, il est deux sentiers qui pourraient conduire des
colonnes d'assaut jusqu'à mes plateaux verdoyants
et mon fossé : je puis, non seulement, de leur,
sommet, y pousser de colossales roches arron-
dies, dont l'effet d'écrasement serait inévitable,
mais, en quelques coups de mines, grâce aux
anciens caveaux de guerre qui les longent, je puis
en effondrer le sol jusqu'à donner à ces sentiers
une inclinaison telle... qu'elle rendrait tout à fait
inexpugnable ce vieux donjon, — dont le feu,
dès lors, serait un achèvement. Je trouverais
chimérique de vouloir fixer le chiffre des fuyards,
190 AXEL
qui — sans abris, ni guides, ni vivres, égarés
dans les ])ois, — traqués à mort par les miens,
essayeraient de gagner les lisières, pour aller por-
ter à leur pays la nouvelle de l'inquiétant dé-
sastre. — Celui-ci, bientôt, serait suivi de la sur-
prise de telle prochaine ville forte, d'un appel aux
seigneuries mécontentes, el, sans nul doute, de
la guerre civile, en Allemagne. A l'issue d'un ou
deux combats livrés d'après un plan d'hostilités
déjà bien mûri, je sais quel coupable je ferais
dispai'aitre. — Mon droit demeurerait intact; —
car... serait-ce moi-même f|ui me serais mis hors
la loi?
C'est là V endroit où vous êtes, monsieur le cham-
bellan. Quant à « moi », je suis, tout simplement,
un songeur assez peu commode, qu'il serait peut-
être sage, à vos rois, de ne point braver. Sur ce, —
(pour en finir avec les paroles, cette fois, n'est-ce
pas, entre nous), — vous avez, j'imagine, entendu
parler... d'un jeune homme des jours de jadis,
qui, du fond de son château d'Alaniont, bâti sur
ce plateau syrien surnommé le Toit du monde,
contraignait les rois lointains à lui payer tribut?
— On l'appelait, je crois, le Vieux de la Mon-
tagne? — Eh bien...
Sur un signe, Gollhold et Miklaus ont repris leurs tor-
ches; — Axel se lève, i>uis, éclairé des rouges reflets
LE MONDE TRAGIQUE 191
de toute la salle, regardant son adversaire, et d'une
voix tranquille :
... eh bien, je suis, moi, le Vieux de la Forêt.
LE GoMil A NDEU R, un peu hagard, mais devenu grave,
le toisant des pieds à La tète, comme par contenance
Rebelle! Vous osez prendre — de tels droits!..
A.\LL, une flamme aux yeux
Nul, jamais, n'eut d'autres droits que ceux
qu'il prit — et sut garder. — Et, sachez-le, je
compte les prendre tous! à la première menée
de. . vos maîtres.
LE L^OM.^J A?s DEUR, l'observant, et à demi-voix
Pouvant être roi, pourquoi ne pas le devenir?
Axel, montrant, de son épée, l'épée étendue à terre
J'ai d'autres soucis.
Un profond silence.
f.E Cl 03IM ANDE UR, avec un sourire glacé et pâle, et comme
en prenant son parti
Décidément, vous faites de moi ce que vous
voulez! Allons! coupons-nous la gorge : soit.
11 se baisse et reprend son épée : puis, d'un ton bizarre:
— 11 serait plus régulier d'ôter nos habits, je
trouve.
192 AXEL
Axel, sans même remarquer le sens bas et soup<;onneux
de ces paroles
Accordé.
Tous les deux, à la hâte, ayant piqué leurs épées dans
le plancher, se sont dévêtus jusqu'à la ceinture, jetant
leurs habits sur les deux sièges. Les musculatures ap-
paraissent : celle du comte d'Auërsperg, svelte,
athlétique, onduleuse; celle du Commandeur, ro-
buste, agile, résistante. Ressaisissant leurs armes, ils
se sont éloignés, de cinq à six pas, l'un de l'autre, au
centre de la salle.
LE Commandeur, d'une voix ferme et brève
Soldats qui portez la croix de Fer, moi, Her-
manii Kaspar d'Auërsperg, ])aron de Sa Majesté
notre roi, commandeur de l'ordre de notre Aigle-
rouge, je vous prends à témoin que j'aurai pro-
testé contre l'arbitraire, conduite du comte Axel
d'Auërsperg, mon cousin, lequel, ayant dépassé,
envers moi, toutes mesures en menaces, en fan-
faronnades et en outrages, me met en l'urgente
et absolue nécessité... d'attenter à sa vie.
D'un coup d'œil, il examine, autour de lui, le terrain
de la salle.
Axel, ù demi-voix et souriant
Altières paroles: à quand l'action?
LE MONDE TRAGIQUE 193
LE Commandeur, répée haute
Cette fois, c'est moi qui vous attends, monsieur.
Axel, tranquille, tombant en garde
Me voici.
Les deux adversaires, se rapprochant avec rapidité, ont
engagé seulement les avant-pointes de leurs lames. Les
attaques du commandeur d'Auërsperg se succèdent,
pressées, avec une vitesse de détente aux allures
supérieures. Axel, hautain, en a froissé, autant de fois,
le fer en de si dures parades que des étincelles ont
jailli. Quelques instants ainsi se passent.
Maintenant, les épées, averties, et s'étant comme éva-
luées, ne se rencontrent plus. Se trompant Tune
l'autre, en feintes serrées, elles se devinent et s'évi-
tent. Elles semblent deux lueurs frémissantes, se
rejoignant sans cesse et miroitantes, sous les torches,
en des enlacements sans contact visible, presque sans
bruit. — Spontanément, deux coups, d'aspect mortel,
mais rencontrés, en leur même éclair, par la garde
sévère du jeune comte, lui sont portés à toute
vitesse. — Axel, depuis les quelques minutes où les
lames se sont croisées, n'a pas encore tendu le bras
une seule fois. — Au dehors, à chaque instant, éclats
de tonnerre.
LE Commandeur, \ luI-même, rompant d'un pas,
et comme saisi d'une surprise sombre
Eh! mais... je sens — que je suis perdu.
Les yeux de Gotthold, jusque-là soucieux, ont suivi le
13
J94 AXEL
duel et lu dans les replis des feintes. Ils s'éclairent
en voyant le comte d'Auërsperg avancer vivement
d'un pas, sur la rupture du Commandeur, et s'efifacer
d'une manière sans doute significative pour le vieux
soldat. — Ekko, les bras croisés, très pâle, auprès de
Miklaus, dont la torche tremble, regarde ; — au fond
de la salle, Ilartwig, le poing crispé sur son épée, a
fermé les yeux, car une larme d'angoisse vient d'en
bondir et de rouler sur sa moustache.
Cependant les attaques adverses se multiplient sur Axel,
savantes, précises, d'un dessin de pointe à peine vi-
sible, menaçantes lueurs, en ligne haute et basse : il
demeure comme de pierre à l'abri de son poignet
mouvant, s'enfermant en son impénétrable épée.
Tout à coup, sur un battement évité — dont une ombre
de fatigue irritée a exagéré, un instant, le jour, — Axel,
en un foudroyant allongement de fauve, se détend,
avec une opposition de garde, le bras et le fer hori-
zontalement droits : soudain, entre les combattants,
des gouttes de sang sautent dans l'air. Le comman-
deur Kaspar d'Auërsperg pousse un cri bref et
rauque, et qui s'étouffe très sourdement ; — il tourne
sur lui-même, bat l'air de ses deux bras en laissant
échapper son arme, puis chancelle : ses genoux flé-
chissent ; il tombe, en avant, sur ses deux mains
étendues : — bientôt, face contre terre, après une
convulsion, il demeure sans mouvement; en trois
secondes, une large plaque rouge se forme et s'aug-
mente à son côté gauche.
UKKO, qui s'est précipité, l'a soulevé, puis retourné,
palpe la blessure
Le cœur est traversé. Tout est fini.
Un silence.
LE MONDE TRAGIQUE 195
Axel, à lul-même, pensif, et considérant son adversaire
déjà inerte
Passant, — tu es passé. Te voici, l'abîmant clans
l'Impensable. En ton étroite suffisance ne s'affi-
nèrent, durant tes jours, que les instincts d'une
animalité réfractaire à toute sélection divine ! Rien
ne X' appela, jamais, de l'Au-delà du monde ! Et tu
t'es accompli. Tu tombes au profond de la xMort
comme une pierre dans le vide, — sans attirance
et sans but. La vitesse d'une telle chute, multi-
pliée par le seul poids idéal, est à ce point... sans
mesure... que cette pierre, en réalité, n'a^l plus
nulle part. — Disparais donc ! même d'entre mes
deux sourcils.
Haut, se détournant vers les trois vieux soldats :
Approchez.
(iotthold et Miklaus se rapprochent : — ils regardent,
penchés sous leurs torches, le corps étendu sur le
plancher. Ukko, les mains ensanglantées, soutient la
face livide sur son genou. — Ilartwig est accouru,
du fond de la salle, et regarde aussi.
Les longues épées nues brillent autour du mort.
— -Merci, mes vieux amis, pour l'anxiété qu'a
subie votre tendresse ! — Que l'on rassure herr
Zacharias.
196 AXEL
Montrant le corps du commandeur d'Auërsperg :
— Aux caveaux, près des sépultures, — cette
nuit même !
GOTTHOLD, à l'oreille d'Axel, et protégeant, d'une main, ses
paroles, à cause des assourdissants coups de tonnerre, qui,
sans doute, frappent, maintenant, le sommet du donjon
Une fosse est prête, monseigneur : c'était la
vôtre, — creusée d'après votre formel désir,
autrefois...
Axel, impassible
Soit : cendre pour cendre.
Il laisse tomber son épée à demi ruugic.
Depuis un moment, la porte cintrée, au sommet de l'es-
calier de pierre, s'est silencieusement ouverte au-
devant d'un personnage inconnu.
Le survenant est d'une stature élevée et de proportions
admirables. Sa physionomie, aux traits purs, ne
semble pas celle d'un homme de nos siècles ni de nos
contrées; elle rappelle, étrangement, ces effigies hié-
ratiques ou royales en relief sur les très anciennes
médailles des Mèdes. Il paraît être en sa cinquan-
tième année, bien que le rayonnement de ses yeux
graves atteste une sorte de puissante, d'éternelle jeu-
nesse corporelle. L'austère beauté de toute sa per-
sonne, la lumineuse pâleur de sa face, l'expression
magnifique de son regard, semblent devoir opprimer
à jamais la m.émoire de ceux mêmes qui ne le con-
templeraient qu'une seule fois.
LE MONDE TRAC.IQUE 197
Ses cheveux bruns, ondulés, dont quelques-uns, à peine,
sont d'argent, se partagent — un peu plus longs,
seulement, qu'il n'est d'usage aux armées — sur un
front mystérieux dont les plénitudes imposent le
recueillement. Sa barbe brune rappelle celle des
figures que l'on retrouve burinées sur les airains
ninivites. Les éclairs l'illuminent.
Son costume, presque un uniforme noir, sans épée,
paraît être, tout d'abord, celui des médecins mili-
taires de la Hongrie; mais plusieurs détails, d'une
simplicité tout à fait sévère, indiqueraient plutôt que
c'est le vêtement d'un cavalier toujours prêt à de
longs voyages; — vêtement qu'un feutre à bords
larges et qu'un manteau suffisent à compléter.
Au moment où il descend vers la salle, Gotthold et
Miklaus, aidés de Ukko, ont soulevé le corps inanimé
du commandeur d'Auërsperg, et, précédés de Ilartwig,
dont la torche les éclaire, ils se dirigent vers la porte
centrale. — Le comte d'Auërsperg vient de reprendre
ses vêtements, et, comme il achève de ceinturer son
justaucorps de cuir bruni, l'inconnu, maintenant sur
les premières marches, lui apparaît.
Axel, à lui-mêmo
Maître Janus !
Un silence. Puis, avec un profond soupir:
Ah! je me sens redevenir seulement un
homme, en présence de ce vivant.
TROISIÈME PARTIE
LE MONDE OCCULTE
Accueille tos pensées comme des hôtes,
et tes désirs comme des enfants.
Lao Tseu.
TROISIÈME PARTIE
LE MONDE OCCU LIE
§ 1. — \n seuil
La môme salle.
SCÈNE PREMIÈRE
AXEL, MAITRE JANUS
Axel, préoccupé et sombre
Maître, c'est un homme que j'ai tué.
Maître JaNUS, allumant une des antiques lampes d'arglle
Soit.
Axel, à demi-voix, presque à lui-même
Pour un secret... que je ne connais pas, —
qu'hier j'oubliais, — et qui, depuis une heure,
m'obsède, — m'envahit d'un intérêt, dont je
croyais avoir brisé la servitude.
n ouvre un in-folio, sur l'un des établis. — Ayant essayé de lire
— J'ai l'âme distraite jusqu'à trouver étran-
202 AXEL
gères ces paroles dont les lueurs, tant de fois,
m'ont ébloui. — C'en est fait! Quelque chose s'est
passé qui m'a rappelé sur la terre. Je le sens
en moi, je veux vivre!...
Maître J anus, à lui-même, regardant Axel à la lueur
de la lampe
Te voici donc mûr pour l'Épreuve suprême.
La vapeur du Sang versé pour de l'Or vient de
t'amoindrir l'être : ses fatals effluves l'enve-
loppent, te pénétrant le cœur — et, sous leur
influence pestilente, tu n'es plus qu'un enfant,
sachant des paroles. Héritier des instincts de
l'homme que tu as tué, les vieilles soifs de
voluptés, de puissance et d'orgueil, respirées et
résorbées en ton organisme, s'allument au plus
rouge de tes veines. 0 redescendu des seuils
sacrés, l'ancien mortel va ressusciter dans les mé-
connaissables yeux de l'Initié coupable! C'est bien
l'Heure. — Elle aussi va venir, celle qui renonça
l'idéal Divin pour le secret de l'Or, comme tu vas
renoncer, tout à l'heure, à tes sublimes finalités,
pour ce méprisable secret. Voici donc en présence
la dualité finale des deux races, élues par moi, du
fond des âges, pour que soit vaincue, par la simple
et virginale Ilumunitc^ la double illusion de l'Or et
de V Amour, — c'est-à-dire pour que soit fondée,
LE MONDE OCCULTE 203
en un point de Devenir, la vertu d'un Signe nou-
veau.
Axel, à lui-môme, à demi- vois
Il me semble que je m'éveille d'un songe chaste
et pâle, rêvé en des éthers couleur de diamant —
et dont le souvenir va s'effacer. Jusqu'ici, j'avais
seulement vu la lumière de ce monde de prestiges
que cet homme m'a dévoilé : en ce moment toute
l'ombre m'en apparaît. Un doute immense me
saisit... La Vie appelle ma jeunesse, plus forte
que ces pensées trop pures pour l'âge de feu qui
me domine! Ce mort m'a scandalisé,... le sang
peut-être... N'importe! Je veux rompre cette
chaîne et goûter à la vie ! .. .
Il rêve
Ainsi, j'aurai passé ma jeunesse en ce donjon
perdu, au milieu de ces contrées dont j'ai pris le
caractère sauvage, — un sage aussi merveilleux
que Janus m'aura élevé plus magnifiquement
que les rois, revêtu d'un pouvoir terrible, mais
seulement défensif, — je commande en cette
épouvantable Forêt; — je sens, à présent, mon
cœur bondir vers ces pays, jardins du monde,
aux rivages reflétés par les mers orientales, vers
ces palais aux chambres de marbre où s'éven-
204 AXEL
tent de blanches princesses enchantées, — et, sei-
gneur des contes hindous, ne sachant où sont ses
trésors, je me verrais condamné à languir entre
ces murailles, à traquer les bêtes des bois pour
distraire mon désespoir! INon! Dussé-je avoir
recours à ces opérations d'enfer qui, du moins,
brisent les obstacles et déchirent les secrets téné-
breux, je découvrirai cet or foudroyant!... En
demeurer plus longtemps l'étranger... serait de
quoi s'aller briser dans un précipice.
Maître JaNL'S, qui a lu dans la pensée d'AxGl
Ce n'était pas la peine de naître.
Axel, comme SG décidant, après l'avoir regardé
Maître, je sais que, selon la doctrine ancienne,
pour devenir tout-puissant il faut vaincre, en soi,
toute passion, oublier toute convoitise, détruire
toute trace humaine, — assujettir par le détache-
ment. — Homme, si tu cesses de limiter une chose
en toi, c'est-à-dire de la désirer, si, par là, tu te
retires d'elle, elle t'arrivera, féminine, comme
l'eau vient remplir la place qu'on lui offre dans
le creux de la main. Car tu possèdes l'être réel de
toutes choses en ta pure volonté, et tu es le dieu
que tu peux devenir. — Oui, tel est le dogme et
l'arcane premier du réel Savoir.
LE MONDE OCCULTE 205
— Eh bien, c'est acheter trop cher le néant : je
suis homme; je ne veux pas devenir une statue
de pierre.
Maître Janus
Libre à toi : seulement, l'univers ne se pro-
sterne que devant les statues.
Axel
De quelle valeur serait la puissance, alors, pour
moi?
Maître Janus
Tu tiens donc bien à toi?
Axel, sombre
Ah! n'ayant pas encore franchi les portes
sombres, je commence à redouter un monde
visionnaire — où toutes mes pensées peuvent
rouler dans une vaine démence.
M A I T R E J A N U s
Le fleuve craint de devenir la mer — en s'y
perdant.
Axel
Non. Le but ne vaut pas le chemin. Quoi! l'ab-
solu sacrifice pour trouver dans la Mort, peut-
206 AXEL
être, le Sommeil-sans-rêves? le Nul?... — Ah! je
doute bien — des dieux !
Maître Janus
Les dieux sont ceux qui ne doutent jamais.
Échappe-toi, comme eux, par la foi, dans l'Incréé.
Accomplis-toi dans ta lumière astrale! Surgis!
Moissonne! Monte! Deviens ta propre fleur! Tu
n'es que ce que tu penses : pense-toi donc éter-
nel. Ne perds pas l'heure à douter de la porte
qui s'ouvre, des instants que tu t'es dévolus eu
ton germe, et qui te sont laissés. — Ne sens-tu
pas ton être impérissable briller au delà des
doutes, au delà de toutes les nuits!
Axel
Et si la Mort abolit en moi toute mémoire?
M A rr R E J a >■ u s
Toute mémoire? — Et, dès ici, te souviens-tu
d'hier? Ce qui passe, ou change, vaut-il qu'on se
le rappelle? — De quoi voudrais-tu donc te sou-
venir?
Axel
Les tendances, résultat d'un douteux passé
sont, peut-être une mémoire : cependant, qui me
LE MONDE OCCULTE 207
garantit de persister, conscient de moi-même,
dans le suprême océan des nombres, des espèces,
des formes ?
Maître Jaxus
Sache acquérir, dès ici, de pouvoir devenir ce
qui, dans l'Au-deLà, te menace: — fais-toi comme
l'avalanche qui n'est que ce qu'elle entraîne.
Axel
Et quelle impulsion cé'r/^en^ centraliserait, selon
tai, dans mon être, — celui même de ces forces
adverses?...
Maître Janus
Spiritualise ton corps : sublime-toi.
Soudaine, en un fracas horrible, la foudre brisant une
des croisées, tombe en gouttes de feu dans la salle,
avec un vaste éclair. Elle erre sur les armures et les
objets des murailles, puis se rue vers l'àtre, le sil-
lonne, y disparaît.
Axel, après un instant
Vois, maître ! comment prendre au sérieux une
pensée — que ce misérable éclair de hasard pou-
vait à jamais interrompre en anéantissant mon
être.
208 AXEL
Maître Janus impossible
Ton être, non : ton devenir, cette besace ! Un
grain de sable suffirait à cette œuvre. Et tu hésites
à secouer cette dépendance, à t'en délivrer?
En parlant, maître Janus s'est détourné vers la fenêtre
effondrée; il a regardé l'atmosphère noire et sombre.
A présent, il se trouve que l'air s'est bleui, éclairci,
illuminé : la pluie a cessé; les rumeurs lointaines s'a-
paisent, l'orage s'étant comme résolu en ce dernier
coup de tonnerre. La nuit est devenue sereine : c'est
un calme enchantement sur les bois.
Axel regarde avec étonnement le pacifique aspect si
soudain du dehors nocturne. Puis, il descend, en si-
lence, vers l'àtre, s'assoit et son regard tombe sur la
lueur de la lampe allumée par Maître Janus.
AXEl.
Quelles étranges lueurs jette cette lampe! C'est
la vieille lampe isaïque, trouvée, en Palestine, par
les Rose-Croix? pensif : Cette flamme qui me regarde
a peut-être éclairé Salomon.
11 médite quelques instants.
Salomon! — Ce nom éveille, en moi, des
mondes de songes! — Ah! qui me donnera de
découvrir l'Anneau ! tel que, dans le sépulcre
inconnu du Prince-des-Mages, il resplendit, quel-
que part, sous l'Orient!
LE MONDE OCCULTE 209
Maître Janus
Le tombeau de Salomon, c'est la poitrine même
de celui qui peut concevoir la Lumière-incréée.
Axel
La Lumière-incréée, tout homme l'appelle sim-
plement Dieu.
M A [ T u E Janus
Si tu n'entends pas le sens de certaines paroles,
tu périras, simplement, dans l'air qui m'entoure : tes
poumons ne supporteront pas son poids étouffant.
— Je n'instruis pas : j'éveille. — Alors que tu va-
gissais dans tes langes, si tu n'eus pas, sous tes
paupières fermées, le regard tout empreint de cette
Lumière qui pénètre, reconnaît et réfléchit l'Es-
prit substantiel des choses, l'esprit d'universalité
entre les choses, je' ne puis te donner ce regard.
Si tes yeux sont vivants, si tes pieds sont libres,
observe et avance. Nul n'est initié que par lui-
même.
Axel accoudé, — et souriant avec mélancolie
Et... deviendrai-je, alors, pareil à ces magiciens
des veillées, dont les génies, en secouant des tor-
ches sous terre, éclairent de confuses pierreries ?
n
210 AXEL
Pourrai-je transmuer les métaux, comme Hermès?
disposer les aimants, comme Paracelse? — res-
susciter les morts, comme Apollonius de Tyane?
Trouverai-je, moi aussi, les panlacles contre les
Circonstances-fatales et contre les Terreurs-de-Ia
Nuit? les électuaires qui contraignent ou détrui-
sent l'amour? le Magistère du soleil, par qui l'on
gouverne les éléments? l'Elixir de longue-vie?
comme Raymond Lulle, la Poudre de projection?
comme le Cosmopolite, — la Pierre philosophale !
Serai-je pareil aux mages de la grande légende?
Maître JaNUS, impassible, le pied contre
la flaque de sang
Les « Mages » réels ne laissent point de nom
dans la mémoire des passants et leur sont à
jamais inconnus. Leur nombre, depuis les temps,
est le même nombre : mais ils forment un seul
esprit. Les songeurs que tu viens de nommer
furent d'utiles, de sages mortels. — Ce ne furent
pas des Délivrés. Les Mages réels, s'ils dédaignent
de vivre, — se dispensent aussi de mourir.
AXEL, tressaillant
Que serait donc un mage?
LE MONDE OCCULTE 211
Maître JaNUS, avec un vague sourire familier
Si tu tiens à savoir — même ce que tu
demandes — pèse, d'abord, cette question simple
et secrète : Comment se fait-il que Vidée même
ne te soit pas vernie de nie croire menacé, moi
aussi, en ce danger qui vient de passer tout à
V heure autour de nous?
Axel, surpris et pensif
C'est vrai!... — Serais-tu?...
Maître Janus, bref
Je suis un homme qui est devant toi. — Quant
à ces mots, exhumés du vieux langage hermé-
tique, et que tu prends plaisir à réciter, ils sédui-
sent la jeunesse de ton intelligence par le brillant
de leurs sons beaucoup plus que par ce qu'ils
signifient. Ils ne te suggèrent que de cérébrales
sensualités. Tu es dans l'âge où le scintillement
des astres dérobe, à chaque instant, le sentiment
du Ciel. — Oublie plutôt des expressions qui,
sur tes lèvres, sont purement verbales et dont tu
ne saurais encore entendre le sens vivant. Ne joue
pas avec elles. Chacune de tes paroles flotte autour
de toi quelques instants, puis... te quitte.
212 AXEL
Il marche vers la^ienùtre brisée, et l'ouvre d'un mouvement
d"homme qui écarte un voile,
puis montrant les airs calmés et les étoiles.
— Regarde plutôt les cieux ! Où point de deux,
point d'ailes ! — Transfigure-toi dans leur silen-
cieuse lumière : songe à développer dans la médi-
tation, à purifier, au feu des épreuves et des
sacrifices, l'influx infini de ta volonté ! à devenir
un adepte dans la Science des forts ! à n'être
plus qu'une intelligence affranchie des vœux
et des liens de l'instant, en vue de la Loi suré-
ternelle.
Axel, avec une sorte d'intime découragement
Qui peut connaître la Loi?
Maître J a ^ u s
Qui peut rien connaître, sinon ce qu'il recon-
naît? Tu crois apprendre, tu te retrouves : l'uni-
vers n'est qu'un prétexte à ce développement de
toute conscience. La Loi, c'est l'énergie des
êtres ! c'est la Notion vive, libre, substantielle,
qui. dans le Sensible et l'Invisible, émeut, anime,
immobilise ou transforme la totalité des devenirs. —
Tout en palpite! — Exister, c'est l'aflaiblir ou la
renforcer en soi-même et se réaliser, en chaque
pulsation, dans le résultat du choix accompli. —
LE MONDE OCCULTE 213
Tu sors de l'Immémonal. Te voici, incarné, sous
des voiles d'organismp, dans une prison de rap-
ports. — Attiré par les aimants du Désir, attract
originel, si tu leur cèdes, tu épaissis les liens
pénétrants qui t'enveloppent. La Sensation que
ton esprit caresse va changer tes nerfs en chaînes
de plomb ! Et toute cette vieille Extériorité, ma-
ligne, compliquée, inflexible — qui te guette pour
se nourrir de la volition-vive de ton entilé — te
sèmera bientôt, poussière précieuse et consciente,
en ses chimismes et ses contingences, avec la
main décisive de la Mort. La Mort, c'est avoir
choisi. C'est l'Impersonnel, c'est le Devenu.
Silence.
Quelque tendance confuse te presse-t-elle encore
de ressaisir la vérité de ton origine? Épouse, en
toi, la destruction de la Nature. Résiste à ses
aimants mortels. Sois la privation ! Renonce ! Déli-
vre-toi. Sois ta propre victime ! Consacre-toi sur
les brasiers d'amour de la Science-auguste pour y
mourir, en ascète, de la mort des phénix. —
Ainsi, réfléchissant l'essentielle valeur de tes jours
sur la Loi, tous leurs moments, pénétrés de sa
réfraction, participeront de sa pérennité. Ainsi, tu
annuleras en toi, autour de toi, toute limite! Et,
oublieux à jamais de ce qui fut l'illusion de toi-
même, ayant conquis l'idée, — libre enfin, — de
214 AXEL
ton être, tu redeviendras, dans l'Intemporel, —
esprit purifié, distincte essence en l'Esprit Absolu,
— le consort même de ce que tu appelles Déité.
Axel, à lui-même, sans parler
Je suis un roi pauvre. Si la->plendeur du
paternel trésor m'était dévoilée, je pourrais choisir
en liberté : — mais quoi ! je n'ai même pas le mé-
rite du sacrifice : le Destin me force à vivre de rêves.
-Maître JA?sUS, qui a lu dans la pensée d'Axel
Et de quoi voudrais-tu vivre? — De quoi vivent
les vivants, sinon de mirages, — d'espoirs vils,
toujours déçus ? Est-ce donc celui qui peut choi-
sir qui est libre? Non, celui-là seul est libre qui,
ayant pour Jamais opté, c'est-à-dire ne pouvant
plus faillir, n'est plus contraint d'hésiter. — La
liberté n'est, en vérité, que la délivrance. Se
plaindre de l'absence du danger, c'est constater
la possibilité d'un esclavage : c'est donc appeler
la tentation : — daigner cela, c'est déjà succom-
ber. Tu viens d'avoir une pensée terrestre.
Axel, brusquement
Et quand je serais homme, un instant? La terre
est belle ! Mes jeunes veines roulent un sang de
LE MONDE OCCULTE 215
flamme. Le grand crime d'aimer et de vivre! Et
toi, qui me crois perdu, souviens-toi : tout retourne
à sa cause natale ! De tel côté que j'inclinerai la
torche, la flamme, en sa mémoire naturelle, ten-
dra vers les Cieux.
Maître Janls
Chaque fois que tu « aimes », tu meurs d'autant.
Si tu ne dépouilles à jamais, d'un seul coup, toute
miséricorde pour les attirances de l'argile, ton
esprit, plus lourd de chaque rêve accompli, sera
pénétré par l'Instinct, s'enchaînera dans la Pesan-
teur, et ton heure une fois révolue, jouet, dans
l'Impersonnel, de tous les vents delà Limite, dissé-
miné, conscience éparse en tes anciens désirs,
vaines étincelles, tu es strictement perdu. Ne
projette donc jamais plus que surl'Incréée-Lumière
la somme de tes actes et de tes pensées.
Axel
Je veux l'instant d'oubli : — j'ai droit...
Maître Jaxus
Révoqueras-tu mieux un instant qu'un siècle,
en l'éternel? A quoi les distinguer l'un de l'autre? —
Chacun des moments de ton actualité mouvante
21G AXEL
est projeté, par toi, circulaircment et à jamais. Tu
le retrouveras orl3iculaire, infinisé en toi-même.
Ta persomialité n'est qu'une dette que tu dois ac-
quitter jusqu'à la dernière fibre, jusqu'à la der-
nière sensation, si tu veux te gagner sur l'immense
misère du Devenir.
Axel
Ah! le sage peut lùen se distraire de la Sagesse!
Maître Janus
L'insensé, seul, pgut rêver de fuir ce qu'il aime.
Axel
Enfin, j'ai "conquis le droit de respirer sur la
montagne avant de poursuivre plus haut ! Laisse-
moi regarder, au moins comme un adieu, ce que
j'abandonne.
Maitue Jaxus
Un esprit réellement élové, c'est-à-dire fendant
d'intellectuels élhers de son assomption divine,
en demandant la faveur d'un arrêt, d'une chute,
serait-il intelligible pour lui-même ? Il est, essen-
tiellement, trop tard, en toi, pour ces ombres
de concepts irréels, enveloppées de limbes d'incon-
science, en qui se contredit la vitalité du verbe.
LE MO-XDIi OCCULTE 217
Celui qui s'arrête sur le seuil et se détourne, or-
gueilleux des marches gravies, entre et redescend
dans son propre regard, quelque vague qu'ait été
ce regard, et il a — pour mesure de sa chute —
l'orgueil même qu'il a éprouvé de sa dès lors fic-
tive élévation.
Axel
Je puis me laisser aller au courant de mes
passions sans être entraîné par elles, comme un
nageur dans un fleuve.
Maître Janus
Un torrent que nul ne remonte : ne te mens pas,
cœur tenté ! un Délivré seul peut s'attarder, en
effleurant la terre, sans cesser pour cela d'être
également aux Gieux, — comme le rayon d'un
soleil peut errer ici-bas, et \ivifier de sa chaleur
bienfaisante, la terre — sans, pour cela, quitter
son céleste foyer natal. Deviens un être de lu-
mière, avant de braver... avec un léger sourire, nos
crépuscules.
Axel
Je suis enveloppé, dis-je, du manteau d'Apol-
lonius ! J'ai la Lampe — et, aussi, le Bâton sacré
218 AXEL
pour affermir la longue marche ! — A quoi m'au-
raient servi tant de veilles, d'études, — tant de
pensées, hélas! si j'étais sans avoir même acquis
le pouvoir de refouler...
Maître Janus
Ici tu es l'hypocrite de ton propre espoir.
Autour d'un corps sensuel, le Manteau s'effrange,
s'élime et se troue, laissant passer le vent des
sépulcres; dans la main gauche de l'Impudique,
la Lampe vacille et décroît, prête à s'éteindre : en
la droite de l'Initié qui s'éloigne, le Eâton d'appui
s'allège, devenant une branche de bois mort. S'au-
toriser de l'immunité d'un mérite pour tenter,
impunément, des actions inférieures, est-ce donc
avoir mérité? — Si ton esprit est investi d'une
force et d'une lueur saintes, cesse à jamais d'ad-
mettre, avec complaisance, en lui, la présence de
telles pensées. — A chacune de tes idées, même
ainsi oiseuses, tu infuses de ton être, et cette idée,
par cela même, devient l'un des virtuels moments
de l'Apparaître-futur que ta vie enfante et que la
Mort te contraindra d'incorporer. Car les entités
vibrent en l'infinie gestation de ce qui les totalise,
et la Mort met au monde-absolu. Ton existence
n'est que l'agitation de ton être en l'occulte uté-
rus où s'élabore ton futur définitif, — ta concep-
LE MONDE OCCULTE 219
tion décisive, — le devoir de te reconquérir sur le
monde.
Axel
Lourd devoir?
Maître Janus
Si tu le veux alléger, lu le pervertis : tu l'en-
freins. Espères-tu transiger avec ce qui est sans
bornes, et flotter, incertain, dans l'obligation, sans
te définir en ta propre angoisse? Que seraient donc
les pratiques disciplinaires de l'ascète, sinon les
degrés même de l'affranchissement d'un esprit qui
se libère et se retrouve, se récupère et s'élargit
en son incommensurable entité ? L'attrait de
toute dissipation temporelle n'est qu'un obstacle
— aussi dangereux que misérable.
Axel
Et — si la parole des fils d'une femme ne por-
tait pas au delà de... ce mensonge d'espace qui
enveloppe la terre? — Non! non! Si toute cette
menaçante doctrine c'était la grande Vérité, ce
serait à la maudire : l'univers ne serait qu'un
piège éternel tendu à l'humanité.
Maître Jaxus
Sache une fois pour toujours, qu'il n'est d'autre
220 AXEL
univers pour toi que la conceplion même qui s'en
réfléchit au fond de tes pensées; — car tu ne
peux le voir pleinement, ni le connaître, en dis-
tinguer même un seul point tel que ce mystérieux
point doit être en sa réalité. Si. par impossible,
tu pouvais, un moment, embrasser l'oninivision
du monde, ce serait encore une illusion l'instant
d'après, puisque l'univers change — comme tu
changes toi-même — à chaque battement de tes
veines, — et qu'ainsi son Apparaître, quel qu'il
puisse être, n'est, en principe, que ficlif. mobile,
illusoire, insaisissable.
Et tu en fais partie ! — Où ta limite, en lui? Où
la sienne, en toi?... C'est toi qu'il appellerait
r (( univers » s'il n'était aveugle et sans parole !
Il s'agit donc de t'en isoler ! de t'en affranchir !
de vaincre, en toi, ses fictions, ses mobilités, son
illusoire, — son caractère l Telle est la vérité,
selon l'absolu que tu peux pressentir, car la
Vérité n'est, elle-même, qu'une indécise concep-
tion de l'espèce où tu passes et qui prête à la
Totalité les formes de son esprit. Si tu veux la pos-
séder, crée-la ! comme tout le reste ! Tu n'em-
porteras, tu ne seras que ta création. Le monde
n'aura jamais, pouj' toi, d'autre sens que celui
que tu lui attribueras. Grandis-toi donc, sous ses
voiles, en lui conférant le sens sublime de t'en
LE MOiNDE OCCULTE 221
délivrer ! ne l'amoindris pas en l'asservissant aux
sens d'esclave par lesquels il t'enserre et t'en-
chaîne. Puisque tu ne sortiras pas de l'illusion que
tu te feras de l'univers, choisis la plus divine. Ne
perds pas le temps à tressaillir, ni à somnoler
dans une indolence incrédule ou indécise, ni à
disputer avec le langage changeant de la poudre
et de la vermine. Tu es ton futur créateur. Tu es
un Dieu qui ne feint d'oublier sa toute-essence
qu'afin d'en réaliser le rayonnement. Ce que tu
nommes l'univers n'est que le résultat de celte
feintise dont tu contiens le secret. Reconnais-toi!
Profère-toi dans l'Être ! Extrais-toi de la geùle du
monde, enfant des prisonniers. Evade-toi du De-
venir! Ta (( Yérité » sera ce que tu l'auras conçue:
son essence n'est-elle pas infinie, comme toi ! Ose
donc l'enfanter la plus radieuse, c'est-à-dire la
choisir telle... car elle aura, déjà, précédé de son
être tes pensées, devant s'y appeler sous cette
forme où tu l'y reconnaîtras I... — Conclus, enfin,
qu'il est difficile de redevenir un Dieu — et passe
outre : car cette pensée, même, si tu t'y arrêtes,
devient inférieure : elle contient une hésitation
stérile.
Ceci est la Loi de l'Espérable : c'est l'évidence
unique, attestée par notre infini intérieur. Le
devoir est donc d'essayer, si l'on est appelé par
222 AXEL
le dieu que l'on porte ! Et voici que ceux-là qui
ont osé, qui ont voulu, qui ont, en confiance
natale, embrassé la loi du radical détachement
des choses et conformé leur vie, tous leurs actes,
et leurs plus intimes pensées, à la sublimité de
cette doctrine, aiïranchissant leur être dans
l'ascétisme, — voici que, tout à coup, ces élus
de l'Esprit sentent ellluer d'eux-mêmes où leur
provenir, de toutes parts, dans la vastitude,
mille et mille invisibles fils vibrants en lesquels
court leur Volonté sur les événements du
monde, sur les phases des destins, des empires,
sur l'influente lueur des astres, sur les forces
déchaînées des éléments? Et, déplus en plus, ils
grandissent en cette puissance, à chaque degré de
pureté conquise ! C'est la sanction de l'Espérable.
C'est là le seuil du monde occulte.
Axel, qui écoute à peine, en une distraction profonde,
comme ne pouvant déjà plus croire ni comprendre
Oh ! ces torrentielles richesses radieuses ! —
ce ne sont même plus des richesses ! non : c'est
un talisman.
Maître Jaxls
Quelles puériles paroles, filles de l'Instinct, fu-
mée de la terre, as-tu encore prononcées? Tu te
juges '( pauvre », toi, qui d'un regard peux pos-
LE MONDE OCCLLTE 223
séder le monde ! Tu veux aussi « acheter » comme
les humains, et passer des contrats, agiter des
papiers — pour être sûr que tu possèdes une
chose ! Ainsi, tu ne te croirais le maître d'un palais
par toi contemplé, que si tu devenais, par un
traité, le prisonnier de ses pierres, l'esclave de
ses valets, l'envie de ses hôtes roulant vers toi des
yeux vides! Alors que tu devrais pouvoir y entrer
et que, devant ta seule présence, et ton souverain
regard, tous les serviteurs viendraient t' obéir —
et que le prétendu « maître » de ce même palais,
leur dirait en balbutiant, et incliné devant la lu-
mière de ta face : — « Adressez- vous à lui. » —
La maladie de la Jeunesse te trouble-t-elle au
point de l'avoir oublié? — Eh bien, si c'est son
ivresse qui te dirige, certes, il est aussi salubre,
pour toi, de posséder de sonnantes pièces d'or
que des sentences d'illuminé. Si tu peux porter une
bourse, il faut la remplir. Mais, voici qu'il faut te
décider, puisque te voici déchu jusqu'à pouvoir
choisir : détermine-toi. Dis si tu es libre seule-
ment d'exclure de ta pensée la vaine obsession de
cet or? — Tu hésites? tu vois bien que tu n'es
pas libre, n'étant pas délivré.
Axel
Les rameaux sont froids de l'Arbre de la Science :
22i AXEL
quels sont les fruits, enfin, que produisent leurs
(leurs glaciales?
Maître J a .\ u s
Comprendre, c'est le reflet de créer. — Si lu
désires d'autres paroles... N'essayais-tu pas de
lire, tout à l'heure? Reprends ta lecture. Peut-
être ce livre te répondra-t-il mieux que moi : —
je n'offre que ce qui suffit.
AXELj s'approchant de l'in-folio resté ouvert,
et lisant à haute vois
« A toi, si lu le veux, l'Accomplissement! la Vo-
lonté-vibrante, qui brise et transforme les forces
de la Nature! l'empire des forces cachées! l'auxi-
liatrice possession de la Vertu, la délivrance des
tentations proscrites! l'amour du Bien pour sa
pure sublimité ; la communion avec la Raison-
d'êlre, la Toute-puissance, enfin, sur l'apparent
univers — ion ombre ! — vaincu et redevenu
TOI-MÊ-ME.
« Alors, génie, emporté par l'Instinct céleste, tu
fouleras de tes pieds intrépides les cimes de ces
empyrées, parvis de l'Esprit du monde. Pénétré
de ton Idéal, passé toi-même en lui, trempé
dans les flammes-astrales, rénové par les épreuves,
tu seras l'essentiel contemplateur de ion irradia-
LE MONDE OCCULTE 225
tion. Inaccessible aux appels de la Mort et de la
Vie, — c'est-à-dire à ce qui est encore toi-même
— tu seras devenu, dans la Lumière, une liberté
pensante, infaillible, dominatrice. »
Il rêve un instant, puis, avec mélancolie :
0 promesses fondées sur la bénévole complicité
des hasards, — et qui me sont offertes en des
expressions d'une impersuasive et téméraire solen-
nité! Qui me garantit de durei^ moi m'efforçant
vers lui, jusqu'à cet état de gloire? Si je m'exa-
mine, roseau d'un jour, sujet de l'heure qui passe,
quesuis-je? un peu d'humanité... et qu'est-ce que
l'Humanité!
Il sourit dédaigneusement.
Maître Janls
Elle t'a donné le sourire avec lequel tu viens,
au mépris de ta conscience, d'attenter à sa di-
gnité maternelle.
Axel, s'assombrissant
Suis-je donc un esprit de rebut, un fétu de
paille, un enfant?
Maître Janus
Révolte-toi. La montagne aussi est une colère.
15
226 AXEL
Voyons la hauteur de la tienne ! — Mais non ;
ton âme s'est alourdie du poids mental de cet or ;
tu crois te révolter, et tu ne fais qu'obéir aux ins-
tincts d'en bas qui déjà bouillonnent en toi, de
sorte que ta rébellion n'est, déjà, que la forme
même de ton châtiment.
Axel
Maître Janus !
Maître Jaxls
Ah ! choisis. J'attends. — Ton seul silence me
suffira. Une seule parole d'indifférence ou de
courroux, et je t'aurai pour jamais quitté.
LE MONDE OCCULTE 227
§2. — Le reuouciateiir
-; /
Axel, après un moment, à lui-même
Je ne connais pas cet homme qui m'a élevé.
Il s'assoit et rêve.
Forces-vives qui assemblez les lois de la Sub-
stance, Êtres occultes en qui se conçoivent les gé-
nérations des éléments, des hasards, des phéno-
mènes, — oh ! si vous n'étiez pas impersonnels !
Si les termes abstraits, les creux exposants, dont
nous voilons vos présences, n'étaient que de vaines
syllabes humaines ! Et, dans la chaîne des contacts
infinis, s'il était un point où l'Esprit de l'homme,
affranchi de toute médiation, pouvait se trouver
en un rapport avec votre essence et s'agréger
votre énergie ! Pourquoi, pourquoi ne serait-ce
donc pas? Que serait un Infini tronqué de cette
possibilité — si probable, si naturelle?
Comme perdu en des pensées :
Au nom de quelle vérité l'Homme pourrait-il
condamner une doctrine, si ce n'est au nom d'une
228 AXEL
autre doctrine, de principes aussi discutables
que ceux de la première ? Et, autre âge, autres
principes. La Science constate, mais n'explique
pas : c'est la fille aînée des chimères; toutes les
chimères sont donc, au même titre que le monde —
la plus ancienne ! — quelque chose de plus que
le INéant... Brusquement: Ah! que m'importc ! c'est
trop sombre ! je veux vivre ! Je veux ?ie jjliis
siivoir ! — L'or est le hasard, voilà le mot de la
Terre. — Sphères de l'Élection sacrée, puisque
vous aussi n'êtes jamais que iJOssibles, adieu !
Maître Janus
C'est à toi de rendre réel ce qui, sans ton
vouloir, n'est que possible.
Acceptes-tu la Lumière, l'Espérance et la Vie?
Axel, après un grand silence et relevant la tête.
iSon.
Maître Janus
Sois donc ton propre apostat. — - Baigne de ton
esprit la chair. Revêts de tes désirs les lignes
des créatures, leur nudité : dissémine-toi! Multi-
plie les mailles de tes chaînes ! Deviens-les ! Deviens
encore des entrailles ! Goûte aux fruits de répro-
LE MONDE OCCULTE 229
bation et d'angoisse ; tu en cracheras bientôt la
cendre, car ils sont pareils à ceux de la Mer Morte.
Enrichis d'une entité de plus le monde noir où
souffrent les volontés éteintes qui ne se sont pas
éperdunient élancées, au dédain de toutes choses,
vers rincréèe -Lumière! Plus d'espérances hautes,
d'épreuves rédemptrices, de surnaturelle gloire;
plus de quiétude intérieure. Tu l'as voulu. Tu es
devenu ton justicier et tu te seras précipité toi-
même. Adieu.
Axel s'est croisé les bras et demeure les yeux fixes, sans
parler. Maître Janus s'est approché de l'escalier de
pierre : il fait un signe en étendant la main : — coup
de cloche au loin dans la nuit.
SCENE II
MAITRE JAXUS, AXEL, GOTTHOLD
GOTTHOLD, entrant
Monseigneur, il arrive ceci que Walter Schwert
et le majordome ont rencontré, en chemin, un car-
rosse. Ils ont dii guider les chevaux jusqu'ici. —
C'est une voyageuse en deuil ; elle demande l'hos-
pitalité.
230 AXEL
Axel, distraitement, à lui-même
Ah! cette femme qui, dès son entrée en Forêt,
a demandé le chemin du burg, et à qui j'ai en-
voyé des guides...
GOTTIIOLD
Elle a levé son voile un moment, devant le feu,
dans la salle basse; — c'est une jeune femme
d'une grande beauté : mais je n'ai jamais vu de
visage aussi pâle.
Axel, se détournant
Eh bien, regarde!
Gotthold recule d'un pas, avec stupeur, devant la pâleur
terrible d'Axel.
Réveille une des filles du château ; qu'on allume
des lampes et du feu dans la chambre la moins
délabrée. Préviens cette visiteuse que le comte
d'Auërsperg la salue.
Gotthold
C'est fait, monseigneur, et je précède cette
dame inconnue qui va passer, conduite par Eli-
sabeth, vers la chambre de votre aïeule.
le monde occulte. 231
Axel
Bien. — Pourquoi n'entends-je pas Lkko? —
Ce serait à lui...
GOTTHOLD, haïssant la vois
Il est dans l'obituaire, avec Miklaus, Hartvvig
et herr Zacharias, pour l'ensevelissement. Je dois
aller les aider tout à l'heure. Il est bon que cette
besogne soit accomplie par nous seuls.
Axel
Ah! c'est juste, — j'avais oublié.
Il se détourne, se laisse tomber sur l'un des sièges et
s'y accoude, comme sans plus prêter d'attention aux
choses environnantes.
SCENE III
LES MÊMES, SARA
Au fond, au delà du seuil de la salle, paraît Sara, vêtue
de noir, un voile de deuil autour du visage; elle
est précédée d'une jeune fille portant le costume
des paj'sannes du Schwartzwald : celle-ci élève au-
devant d'elle un candélabre allumé.
En passant au dehors, dans le vestibule, devant la
232 AXEL
vaste porte ouverte, Sara se détourne à demi vers a
salle et aperçoit Axel, qui, accoudé près du foyer, ne
la voit pas.
Elle le regarde un instant, — puis, continuant de passer,
disparaît.
Maître JaNUS, à lui-mêmo, au sommet
de l'esralier de pierre
Le Voile et le Manteau, tous deux renonciateurs,
se sont croisés : l'OEuM'e s'accomplit.
QUATRIEME PARTIE
LE MONDE PASSIONNEL
QUATRIEiME PARTIE
LE MONDE PASSIONNEL
§ 1. — L'épreuve par Vov et par ramotir
La galerie des sépultures sous les crj-ptes du burg
d'Auërsperg.
Au fond, dominant les tombeaux, l'écusson familial,
sculpté sur le granit de la muraille.
A droite et à gauche, dans toute la longueur de la salle,
des mausolées de marbre blanc. — Statues de che-
valiers et de châtelaines, les premiers debout ou
agenouillés sur leurs tombes; les femmes, dans les
costumes des siècles où elles vécurent, sont étendues,
les mains jointes, au long des pierres de leurs
sépulcres; — lévriers de marbre sculptés à leurs
pieds.
Une lampe funéraire, suspendue à la voûte centrale,
éclaire confusément l'obituaire. — Auprès d'un béni-
tier de porphyre, un grand prie-dieu, en ébène, à
coussins de velours d'Utrecht violet, usé, à glands
d'un or terni.
A gauche, au lointain de l'allée, dans l'angle de la
muraille, un soupirail élevé, à vitraux, au dehors
rosacé de fer; — une draperie noire le voile à moitié.
Vers le centre, de ce côté, porte basse, creusée dans
l'épaisseur du mur.
236 AXEL
A droite, au fond de la galerie, et de face, porte de fer
ogivale, à deux battants, massive, au-dessus de
trois degrés et s'ouvrant sur la spirale de marches
d'un haut escalier de pierre.
Au milieu, entre les tombes, sur un trépied, brùle-
parfums de bronze, d'où sort une flamme.
A gauche, auprès de la muraille, Gotthold et Miklaus,
appuyés chacun sur une bêche, regardent herr Za-
charias, occupé à écrire, au pinceau d'argent, sur
une croix d'ébène, le nom du défunt qu'ils viennent
d'ensevelir. — A droite, Hartwig classe différents
objets sur un support de pierre. — Ukko se tient
debout, souriant, accoudé au prie-Dieu, regardant
aussi herr Zacliarias.
SCENE PREMIÈRE
UKKO, GOTTHOLD. herr ZACHARIAS,
HARTWIG, xMIKLAUS
Ukko
L'épitaphe? la voici : — Ce fut un seigneur
insoucieux, qui prisa fort la bonne clière et les
belles femmes. Que cette excellente lame, d'ailleurs,
intercède pour nous dans la lumière divine!
Gotthold
Moins de bruit, tapageur ! Ce mort a droit au
silence.
LE MONDE PASSIONNEL 237
Urko
Je ne donne pas, à l'étourdie, le titre de mort
à qui mérita trop peu celui de vivant. Ci repose
un brillant misérable, un tas d'assouvissements,
qui n'aima ni ne pria jamais. Dès lors, apparu,
disparu, rieur ou grave, que nous est-il ? Il s'est
moqué de tout : tout se moque de lui. Une der-
nière pelletée, et bonsoir!
GOTTHOLD
Taisons-nous, Ukko !
MlKLAUS
C'est un specti-e comme un autre, à la fin des
fins!
Ukko
Çà ? je vous défie de tirer, fût-ce à vous deux,
un spectre, — de ce sac à vin mis en perce et
vidé.
GoTTHOLD
Colères d'enfant! folles colères d'entêté...
U KKO , souriant
L'indignation, bien natale, ne s'use pas; elle
238 AXEL
croît avec la vie; elle ne se laisse pas travestir
du nom de colère. — Va, lions et chacals, s'ils sem-
blent égaux, en tant qu'animaux, savent, de toute
éternité, qu'ils ne sont pas de même nature.
JVllKLAUS, joignant les mains sur sa bêche
Tu nous effrayes, mon garçon.
Ukko
Vous pensez ce que moi j'ose dire.
GOTTUOLD
Gommes tu juges vite les trépassés, toi — qui
as encore du lait dans le nez!
Ukko
Lequel de vous, mort, se soucierait de parta-
ger cette fosse?... un silence. Vous voyez.
Mi KL A us, pensif
Après tout, ce fut un gentilhomme d'un sang
brave.
Ukko
Son sang le faisait brave, non pas son cœur —
et ce fut un gentilhomme — comme un ducat
LE MONDE PASSIONiXEL 239
de cuivre, bien frotté, est une pièce d'or. Que
vaut la fausse monnaie? moins que son métal.
GOTTHOLD
Chut!
Ukko
Qui peut nous entendre? Une fois ces massives
portes de fer refermées, le tonnerre tomberait
ici qu'on ne^l'entendrait pas, tant ces voûtes sont
épaisses; — le fond se perd dans la montagne.
GoTTHOLD
Je veux dire que ces pierres couvrent des voi-
sins du même nom que lui.
Ukko, giadai
Honorer celui-ci, c'est manquer à ceux-là.
HeRR ZaCHARIAS, se levant, appuyé
sur la grande croix noire
Enfant, son être a coûté, comme le tien, le
sang d'un dieu. Tu es dans l'âge de la vigueur ;
va, cela passe vite — et, alors, la voix ne s'élève
plus si rude contre des mânes. — Aide-moi,
plutôt, à planter solidement cette croix dans cette
terre fraîche.
240 AXEL
UkKO, murmurant
Une croix là-dessus? C'est offrir beaucoup à
qui s'en soucierait peu.
GOTTHOLD ET MiKL A US , scandalisés et sévères
Ukko! nous allons nous fâcher.
Ukko
Soit : mais je tiens que c' est vous qu'il prie-
rait de se taire, s'il vous entendait. Brisons là,
je dois vénérer vos... coutumes, a lui-même: - Et,
au fait! un rayon de soleil ou d'étoile peut faire
étinceler même le fumier. Enfonçant la croix sur la
fosse : — Donc, à tout hasard !
HARTWIG, arrivant et jetant une poudre
dans le brûle-parfums
Voici de l'encens.
Ukko
Oh! rien ne pressait encore.
LE MO.\DE PASSIONNEL 241
SCÈNE II
LES MÊMES, AXEL, entrant par la porte basse,
en habit de voyage et en manteau noir.
Axel
11 est bientôt minuit : demain, à pareille heure,
je serai loin... Je viens vous dire adieu.
HERR ZAGHARIAS, tressaillant douloureusement
Oh ! vous partez, mon cher maître?
GOTTHOLD, balbutiant
Monseigneur, nous sommes très âgés : nous
eussions bien voulu que votre main nous fermât
les yeux, dans quelques jours.
Axel, los regardant, et apri'S un profond silence
Amis, — amis ! mes vieux enfants ! — il le faut.
Pardonnez! a (ukko:) Tu commanderas ici, en mon
absence — excepté à ceux-ci, que tu aimes et
qui t'aiment.
16
242 AXEL
LkKO, doconcerté, balbutiant
Quoi ! tu ne m'emmènes pas ? Tu ne m'emmènes
pas?
Axel, tout bas, avec un sourire triste
Et ta fiancée, enftint ! et ta patrie ! — Je dois
partir, sans vous revoir, au lever du soleil, en ce
jour de Pâques. Si vous voulez me faire fête, eh
bien, que Ton sonne, dès l'aurore, nos plus belles
et anciennes fanfares ; je les entendrai de loin ;
cela me rappellera l'autrefois superbe. Cette nuit,
si vous n'avez pas sommeil, buvez et chantez!
Enterrez au fond du verre les souvenirs d'an-
cienne gloire et de ferraille! — Embrassez-moi.
Hartwig, Miklaus, Herr Zacharias
et gottuold
Adieu, Auërsperg !
Axel, ajrès les avoir serrés dans ses bras l'un
après l'autre, — à Ukko:
J'ai réveillé le maître forestier, le bon père Hans
Gluck, tout à l'heure, dans la forêt. Tu sais qu'il
t'attendra demain, dès l'aube, pour tes fiançailles?
Ukko
0 mon maître !
LE MONDE PASSIONNEL 243
AXEL, l'embrassant
Mon fils !
Il ouvi*e les bras; Ukko s'y précipite et, tout en larmes,
l'embrasse.
Tu trouveras, sur ma table, un parchemin signé
d'Axel : à toi ce château, si je n'y reviens plus.
Ukko, sanglotant
Hélas!
Axel
"Vos mains, — et adieu. Laissez-moi seul, à
présent; et voici mon dernier ordre : que per-
sonne, à l'avenir, ne descende ici.
Les quatre vieillards s'inclinent, les j^eux en pleurs.
GOTTHOLD, à demi-voix
C'est la dernière fois que nous le voyons.
MlKLAUS, s'essu^-ant les paupières d'un revers de main
Lui, dont le regard nous nourrissait !
HeRR ZACHARIAS, à lui-même un peu hagard
0 consternation ! le grand trésor, perdu, perdu !
J'ai vécu trop de jours, moi, depuis ce matin.
244 AXEL
Ils marchent vers la porte basse. Ukko, le front dans
les mains, hésite un instant, — puis revient et se jette
sur la main d'Axel, qu'il baise avec une désolation
muette.
Axel
Adieu !
Le page, en chancelant, rejoint les quatre vieillards et
sort avec eux en sanglotant. La porte se referme.
Axel jette son manteau sur le prie-Dieu.
SCENE III
AXEL, seul, — regardant autour de lui
Cendres, je suis la veille de ce que vous êtes.
Un silence. Icî, l'adieu retombe, vide, en son propre
écho. — Contempler des ossenaents, c'est se
regarder au miroir. — A quoi bon parler, ici ?
Il s'assoit sur une tombe et, joignant ses mains pen-
dantes, les yeux fixes, il s'abandonne au cours d'une
méditation mystérieuse. Au bout de longs instants,
relevant la tête :
— 0 dormeurs, ô rose-croix, mes devanciers! S'il
est des paroles qui troubleraient vos sommeils, je
les oublie, n'ayant pas à fatiguer vos ombres de
puériles obsécrations — et l'objet de ma songe-
LE MONDE PASSIONNEL 245
rie n'étant, devant la Mort, qu'une vanité. Regardant
le grand écusson sculpté dans la muraille et sur lequel tombe une
effusion de lumière de la lampe : Mais VOUS, grauitiqueS
sphinx aux faces d'or, qui semblez supporter le
secret de la Toute- richesse, soyez évoqués, êtres
de rêve ! — ô figures d'au delà, je vous adjure, —
par la plus effroyable des choses, par l'indiffé-
rence du Destin! Je vous ordonne de relever de
son normal silence la solitaire Tête de mort qui
aggrave, d'un symbole, le signe d'une race que je
résume, afin que cette Tète me donne à entendre, —
soit d'une lueur de ses orbites, soit de tel acte mi-
raculeux, d'une parole, — l'énigme de ces pierres
radieuses qui ornent son bandeau, — afin qu'elle
me révèle ce que signifie, enfin, l'aui'éole de ces
mots sacrés : Altius resurgere spero gemmatus.
A peine a-t-il prononcé les paroles de cette devise,
qu'il tressaille, comme écoutant un bruissement de
pas qui se rapprochent, invisibles.
Relevant la tète, il semble oublieux, tout à coup, de
ces mêmes paroles, — et comme en proie à quelque
humaine distraction, provenue de ce bruit de pas
inattendu.
Qu'est-ce donc? Est-ce le cri du vent? Depuis
un instant, je crois entendre... oui... l'escalier est
sonore et quelqu'un marche très doucement. —
Ukko, sans doute?... Non! J'ai défendu tout à
l'heure que personne revînt ici.
246 AXEL
Il regarde à travers les battants de la grande porte de
l'escalier de pierre ; puis avec un mouvement de
surprise :
Une femme! — J'ai bien vu. C'est une femme. —
Ah! sans doute, celle de cette nuit! Qu'est-ce
donc? Son flambeau, qu'elle tient au-dessus de sa
tête, m'empêche de voir son visage. Elle descend
vers ces caveaux perdus... et sans hésiter, comme
si elle les connaissait ! — Quelque chose brille et
reluit, par instants, dans sa main : — c'est un
poignard, je crois. Que signifie ceci?... Mais, en
vérité, son insomnie ressemble à la mienne ! Sa
démarche est bien assurée... n regarde autour de lui.
Quelle mystérieuse curiosité s'éveille en moi? Elle
approche... Ah! je veux savoir!...
11 se cache dans un angle des murailles.
SCÈNE IV
AXEL, SARA
Sara, dans ses vêtements noirs et demi-voilée, — éle-
vant, d'une main, le flambeau, serrant, de l'autre, un
solide poignard, pousse les deux battants de la lourde
porte de fer ; ceux-ci roulent silencieusement ; elle
apparaît, alors, debout, sur les marches de pierre.
Taciturne , elle observe avec une attention profonde
l'intérieur de la salle. D'un regard errant, elle sonde
LE MONDE PASSIONNEL 247
les intervalles des tombes. Puis, elle descend les
dernières marches, entre, referme la porte sur elle
et assujettit la barre des battants.
Elle marche vers la porte de droite et pousse éga-
lement, dans les écrous des murs, les verrous de
fer.
Cela fait, elle pose le flambeau sur un socle funèbre,
puis se dirige vers la massive muraille du fond de
l'obituaire.
Là, s'étant détournée encore une fois vers Tensemble
de la salle et le séculaire silence des statues, elle
demeure pensive quelques instants, puis regarde
fixement les étranges armoiries sur la muraille.
Bientôt, posant le pied sur l'exhaussement d'une dalle,
elle s'approche de l'Écusson, qu'elle semble contem-
pler avec une attention mystérieuse.
Enfin, joignant les mains sur le pommeau de son poi-
gnard, elle paraît rassembler toute sa juvénile force,
et appuie la pointe de la lame entre les yeux de
l'héraldique Tête de mort.
Sara
MaCTE AMMO ! ULTIMA...
Soudain toute l'épaisseur du pan de mur, se scindant
en une large ouverture voûtée, glisse et s'abîme,
lentement, sous terre, au-devant de Sara, laissant
entrevoir de sombres galeries, aux spacieux arceaux,
qui s'étendent au plus profond du souterrain.
Et voici que, du sommet de la fissure cintrée de l'ou-
verture, — à mesure que celle-ci s'élargit plus
béante, — s'échappe, d'abord, une scintillante averse
de pierreries, une bruissante pluie de diamants et,
l'instant d'après, un écroulement de gemmes de
'2i8 AXEL
toutes couleurs, mouillées de lumières, une myriade
de brillants aux facettes d'éclairs, de lourds colliers
de diamants encore, sans nombre, de bijoux en feu,
de perles. — Ce torrentiel ruissellement de lueurs
semble inonder, brusquement, les épaules, les
cheveux et les vêtements de Sara : les pierres pré-
cieuses et les perles bondissent autour d'elle de toutes
parts, tintant sur le marbre des tombes et rejaillis-
sant, en gerbes d'éblouissantes étincelles, jusque
sur les blanches statues, avec le crépitement d'un
incendie.
Et, comme ce pan de la muraille s'est, maintenant,
enfoncé plus d'à moitié sous terre, voici que, des
deux côtés de la vaste embrasure, de tonnantes et
sonnantes cataractes d'or liquide se protluent aux
pieds de la ténébreuse advenue.
Ainsi que, tout à l'heure les pierreries, de roulants
flots de pièces d'or tombent formidablement de
l'intérieur de barils défoncés, brisés par la rouille et
par la pression de leur nombre.
Les premiers, leurs propres richesses en ont tassé et
calé, dans l'immense caverne, les entrecroisements ;
les autres, accumulés, derrière eux, en désordre, se
superposent et s'allongent en centaines massives.
Çà et là, dans les lointains intervalles, des reflets du
flambeau laissent distinguer, sur le fond de l'obscu-
rité, quelque bande jaunie d'un parchemin, que
scelle encore, en des moisissures, une large empreinte
de cire rouge.
Les dunes d'or les plus proches, amoncelées contre
cette paroi disparue du mur — qui s'est arrêtée au
ras du sol — roulent, à profusion, bruissent, bour-
donnent, et se répandent, follement — irruption
vermeille — à travers les allées sépulcrales.
Alors, s'appuyant d'une main contre l'épaule d'une
LE MONDE PASSIONNEL 249
très ancienne statue de chevalier, Sara s'est redressée,
au centre de tout ce rayonnement où se multiplie,
en mille et mille réfractions, la double flamme funé-
raire de la lampe et du vacillant flambeau ; — puis,
toujours pâle, grave et les paupières abaissées, appa-
raissant, ainsi, vêtue de deuil, en cette effusion de
splendeurs, elle achève de murmurer sa familiale
devise que cette éruption terrible de trésors vient
d'interrompre :
... PERFULGET SOLA !
Étendant, ensuite, la main devant elle, elle soulève, au
hasard, une poignée de grands colliers de diamants
et semble mirer, un moment, son visage et ses yeux
dans leur onde radieuse.
Cependant, au vague pressentir, sans doute, d'une
présence dans la salle, elle détourne les yeux vers
les statues et aperçoit, dans l'ombre, Axel qui se
tient debout contre un sépulcre et la considère en
silence.
Rapide, elle a laissé tomber les pierreries : elle rejette,
d'un mouvement, sur son épaule, le pli de sa mante
de soie noire : — à sa ceinture luisent deux fins
pistolets d'acier. Saisissant l'un deux, elle ajuste,
prompte, le comte d'Auërsperg, fait feu — et lance,
au loin, son arme fumante.
Axel, blessé, se précipite vers elle ; mais, déjà, de son
autre arme, elle le vise attentivement : second coup
de feu.
Encore atteint, mais toujours du seul effleurement des
balles qui lui ont sillonné la poitrine, Axel a rejoint
Sara; la jeune fille, le poignard bien au poing,
l'attend, prête à bondir, svelte et mortelle, cette fois,
en l'élan même qu'il va prendre.
250 AXEL
Axel, s'effaçant sous la feinte d'un retrait, a saisi
puissamment, malgré la vitesse, l'habile et fulgurant
poignet de Sara.
L'instant d'après, irrésistible, — bien que surpris de
l'extraordinaire résistance de cette féminine enne-
mie, — le comte d'Auërsperg. d'une étreinte de fer,
la tient, désarmée, paralysée et renversée sur son
bras.
Axel, ternblo, le poignard levé
Toi, je veux voir la couleur de loa sang !
Au moment de frapper, il s'arrête à l'aspect du sublime
visage de la jeune fille.
oARA, ressaisissant le poignet d'Axel et le ramenant
avec violence contre elle-même.
Eh bien, regarde !
La pointe de l'arme atteint son épaule; quelques gouttes
de sang jaillissent seules, le comte d'Auërsperg ayant
paru retenir l'impulsion du mouvement de Sara.
Axel, à lui-môme, comme ébloui, la considérant épordùment
0 beauté d'une forêt sous la foudre!
o A R A , sjmbre
Frappe et oublie !
Axel, dénouant son étreinte
A toi la plus précieuse part — et la vie sauve.
LE MONDE PASSIONNEL 251
Sara va se placer, debout, près du brûle- parfums.
oARA, méprisiate, après un momeat de silence
Suis-je donc une complice ?
Axel
Ton orgueil a la fièvre. La moitié de telles
richesses ne diffère pas de leur totalité,
Sara
A l'Allemagne, cet or, si c'est de l'or.
Axel
A l'Allemagne ! Non pas. somiant : Au monde!
Sara, dédaigneuse
Propos subtil, digne des larrons de nuit.
Axel, farouche
Oublie moins que je t'ai laissée vivre.
oARA. simplement
L'ai-je demandé?
Axel
Va ! c'est assez de richesses pour acheter beau-
coup d'âmes.
252 AXEL
Sara
Pas assez pour troubler la mienne.
Axel
Enfin, qui parle, ici, d'anciennes consciences? —
^' 'as-tu pas reconnu, par un double attentat, l'hos-
pitalité? Où m'es-tu donc apparue? Sous ces
lampes et tenant ces pierreries. Était-ce aussi
pour les restituer à l'Allemagne?
Sara
Non, puisque, de ma part, ce n'eût jamais été
que les lui abandonner. Après un instant : Margrave,
ceci n'est chez personne — et je ne suis venue en
ce lieu que pour m'y saisir d'un sceptre perdu,
car l'excessive quantité de cet or en transfigure le
nom. — Quel passant n'a droit, par tous pays,
de s'arroger un royal pouvoir, si quelque hasard
divin lui en jette l'insigne au-devant des pas? Sous
condition, cependant, qu'il élève le sceptre et com-
mande, attendu qu'alors c'est bien un roi ; s'il en
remarque le métal jusqu'à vouloir le diviser, il
se crée, tu l'as dit, l'unique devoir d'une humble
restitution. — Partager?... Gomment rompre un
rayon de lumière? — Survivre?... Gomment élu-
der, ici, moi vaincue, d'attester par la mort qu'il
LE MONDE PASSIONNEL 253
m'était, en effet, légitime de tenter cette conquête,
puisque, la seule forme en laquelle mon esprit la
pouvait concevoir étant réellement souveraine, je
ne relevais plus des vulgaires justices ?
Axel, la regardant fixement
A vous donc le sceptre intact et tout entier,
oARA, grave, après un moment de silence
Soit. Qui donc es-tu?
Axel, pensif
Qu'importe! — Adieu.
Sa.ra
Oh !.. . Demeure. Pensive et d'une vois amère : Me fuSSé-
je dessaisie, moi victorieuse? iNon. La visiteuse
d'un soir de hasard fût rentrée dans l'orage. J'eusse
rejoint mes équipages et mes piqueurs qui m'at-
tendent sur la Usière de votre forêt. — Plus tard,
une fois la légende oubliée, j'eusse fait acquérir,
par des mandataires lointains, ce manoir qui m'est
désormais familier!... Ta générosité ne saurait
donc jamais être, à mes yeux, qu'une aumône
imméritée, dont le méprisant souvenir avilirait
sans cesse les joies et les fiertés futures... Non! —
254 AXEL
C'est à moi seule de... disparaître, a eiie-même : Avant
une heure, j'aurai bu le suc de cet anneau mortel
et nous serons délivrés l'un de l'autre.
Elle le regarde.
Mais, vous chancelez — et je vous vois devenir,
d'instants en instants, plus pâle. Tout à l'heure,
avec ces armes, j'ai dû vous blesser : je le regrette.
Je ne voulais que vous tuer. 11 faut que l'un des
deux survive. — Attendez.
Elle ôte son voile et marche vers le bénitier funèbre.
Axel
Rien. Vos balles m'ont eHleuré la poitrine... à
peine. — Laissez!
Saba
Ces dentelles mouillées de cette eau glaciale... —
l'eau froide empêche le sang de couler. — Appli-
quez cela, — tenez!
Ayant ramassé le poignard, elle s'approche, puis elle
coupe les boutons de fer du vêtement d'Axel, en
silence. Ensuite, rejetant l'arme au loin, elle applique,
impassible, sur la poitrine du comte d'Auërsperg, le
grand voile noir tout trempé de l'eau funéraire.
Axel, à lui-môme, la regardant
A travers ces vitraux, les astres la couvrent de
LE MONDE PASSIONNEL 255
rayons mystérieux. La Terre me défie et me tente
par son apparition. Haut, frémissant tout à coup:
Jeune fille, ce grand trésor — que nous venons
de tant dédaigner après l'avoir tant rêvé — ne
vaut pas que l'on meure à propos du nom qu'on
lui donne. — C'est une circonstance plus vague
et plus sombre qui vient, en effet, de te condam-
ner. Pendant que tu parlais, le reflet de ton être
m'entrait dans l'âme ; tu t'emparais des batte-
ments de mon cœur... et j'ai, déjà, ton ombre
sur toutes les pensées. Or, si je porte en moi mon
propre exil, je tiens à y rester solitaire. — Je
suis celui qui ne veut pas aimer... Mes rêves
connaissent une autre lumière! — Malheur cà toi,
puisque tu fus la tentatrice qui troublas, par la
magie de ta présence, leurs vieux espoirs. —
Désormais, je le sens, te savoir au monde m'em-
pêcherait de vivre ! C'est pourquoi j'ai soif de te
contempler inanimée... et — que tu puisses ou
non le comprendre — c'est pour t'oublier que je
vais devenir ton bourreau !
O A R A , comme éblouie, à elle-même et le regardant avec stupeur
0 paroles inouïes !
Un silence; puis, presque à elle-même, sourdement:
S'il était vrai que toi seul, entre les fils d'une
256 AXEL
femme, saurais résister au Dieu qui le saisit —
jusqu'à lui préférer la destruction de ton propre
ciel... Elle tressaille.
Axel, arrachant une lourde chaîne de fer
à l'un des tombeaux
Je jure... que je vais fermer tes yeux de para-
dis!
SaR a , souriante
Oh! l'instant sublime!... Eh bien! non! Il est
trop tard. Tu aurais dû frapper sans me laisser
entrevoir ton âme aux flamboiements de ces mots
surhumains 1
Le comte d'Auërsperg fait siffler et tournoyer, autour
de lui, les chaînes, en s'avançant, effroyable, vers
Sara.
Sara, évitant, d'un élan svelte, le choc terrible,
et lui jetant les bras à l'.entour du cou
jN'on. Voici des chaînes plus lourdes — et... tu
es bien mon prisonnier, cette fois. Essaye donc de
te délivrer! — Ah! tu vois? Tu ne peux plus :
c'est impossible.
Elle se suspend languissamment, la tète renversée et
le regardant, avec des yeux de lumière entre ses
cils ; ses cheveux se dénouent, roulent et Tenve-
LE MO.NDE l'ASSIO.WEL 257
loppent. Elle parle d'une voix pure, très sourde,
très douce, presque basse, oppressée. — Parfois elle
ferme les yeux tout à fait et son éclatante beauté
grave resplendit sous les lueurs du tlambeau, de la
lampe et des pierreries. — Haletante, les narines
frémissantes, les bras languides :
Sois indulgent pour toi-même, enfant! Est-ce
donc pour moi que je veux vivre ! Ne me tue pas.
A quoi bon? je suis inoubliable.
Sais-tu ce que tu refuses ! Toutes les faveurs
des autres femmes ne valent pas mes cruautés ! Je
suis la plus sombre des vierges. Je crois me sou-
venir d'avoir fait tomber des anges. Hélas ! des
fleurs et des enfants sont morts de mon ombre.
Laisse-toi séduire ! — Je t'apprendrai les syl-
labes merveilleuses qui enivrent comme les vins
de l'Orient ! Je puis t'endormir en des caresses qui
font mourir : je sais le secret des plaisirs infinis
et des cris délicieux, des voluptés où toute espé-
rance défaille. Oh ! t'ensevelir en ma blancheur,
où tu laisserais ton âme comme une fleur perdue
sous la neige ! îe voiler de mes cheveux où tu res-
pirerais l'esprit des roses mortes!... Cède. Je te
ferai pâlir sous les joies amères ; j'aurai de la
clémence pour toi, lorsque tu seras dans ces sup-
plices!... Mon baiser, c'est comme si tu buvais
le ciel. Les premiers souilles du printemps sur
les savanes sont moins tièdes que mon souille, —
17
258 AXEL
plus pénétrant que la fumée des cassolettes qui
brûlaient dans les sérails de Cordoue, plus chargé
d'oubli que les senteurs des lames de cèdre clouées,
par les magiciens, aux arbres des jardins de Bagdad
pour humilier les fleurs divines. Reconnais, dans
mes yeux, l'âme des belles nuits, lorsque tu mar-
chais dans les vallées et que tu regardais les cieux :
je suis cet exil, aux inconnues étoiles, que tu cher-
chais ! — Je donnerais tous les trésors pour être
le tien éternel. Oh! quitter la vie sans avoir bai-
gné de larmes tes yeux, ces fiers astres bleus, tes
yeux d'espérance! oh! sanst'avoir fait frémir sous
les profondes musiques de ma voix d'amour ! —
Oh ! songe, — ce serait affreux : ce serait impossible.
Renoncer à ceci passe mon courage. Abandonne-
toi, dis, Axel, — Axel !... Et je te forcerai de bal-
butier sur mes lèvres les aveux qui font le plus
souffrir, — et tous les rêves de tes désirs passe-
ront dans mes yeux pour multiplier ton baiser...
Un silence.
Axel, sourdement, les ;-eus fermés
Ton nom, s'il doit brûler les lèvres, que je le
redise!...
Sara, tout bas, la tôto inclinée sur Topaule d'Axel
Sara.
LE MO-NDE PASSIONNEL 259
Axel, laissant tomber les chaînes
Sara, je ne suis plus solitaire.
Un morne silence.
b A R A j sans relever la tète
Ainsi, tu me laisses vivre?
Axel l'enlace de son bras désarmé et la conduit vers le
prie-Dieu d'ébène aux coussins de velours violet.
AX£L, avec un sourire triouipliaut
et un peu d'emphase juvénile
Quel serait, parmi les rois, l'insensé qui, de
toutes ces astrales pierreries, n'incendierait pas la
nuit de tes cheveux ! — A toi seule, à toi, cet
amoncellement radieux, ces splendeurs que tu as
ressuscitées ! . . . Laisse-moi contempler, seulement,
ta pâleur mortelle. — Je veux m' asseoir à tes
pieds et souiïrir, à mon tour, du mal des hu-
mains. — Aimer, c'est cela, sans doute! N'est-ce
pas... Sara?
Elle s'est assise : des rayons, à travers le vitrail, font
étinceler la noire soierie de ses vêtements.
Sara
0 jeune homme charmant, qui, malgré l'immo-
260 AXEL
destie de mes paroles, a pressenti sa sœur sa-
crée ! — Tu es un être inespéré !... Je ne veux
d'autre parure que ton regard d'enfant où je suis
si belle — et c'est de me voir condamnée à subir
tant d'amour que je suis si pâle. — Quant à nos
grandes richesses, laissons-nous vivre, avec nos
songes étoiles !
11 s'est assis, sur un coussin, aux pieds de Sara —
croisant ses bras sur les genoux de la belle fille; il
la regarde pendant quelque tepips, comme perdu
dans un abîme de joie silencieuse.
Axel
Oui, pareille à la statue de l'Adieu, tu devais
m'apparaître, en ce deuil, souriante et couverte de
pierreries, au milieu des tombeaux. Sous ta che-
velure nocturne, tu es comme un lis idéal, tout
en fleurs dans les ténèbres.
Quels frémissements ta vue suscite en moi! Mon
amour? Mes désirs?... Tu te perds en eux,
comme si tu te baignais dans l'Océan. Si tu veux
fuir, c'est on eux que tu fuis. Ils te pressent et te
pénètrent, ô bien-aimée ! ils te soulèvent et meu-
rent en toi... pour revivre en ta beauté!
Sara, souriante, respirant les cheveux d'Axel
Tu sens l'odeur des feuilles dans les clairs au-
LE MONDE PASSIONNEL 261
tomnes, ô mon chasseur! Tu as mêlé ton être sau-
vage à toute l'àme des forêts... Chère joie...
Elle le contemple comme enivrée et fière.
Axel, coramc au plus profond d'un rêve
Sara, mon amievirginale, mon éternelle sœur, je
n'entends plus ce que tu dis, mais ta voix seule...
L'enlaçant de ses bras, en un transport : Oh ! la lleiir de
ton être, ta bouche divine! En un baiser, devenir...
oh! la lumière de ce sourire, — boire ce souITle
du ciel, ton haleine ! ton âme !
bARA, attirant sur son sein le front d'Axel, — puis, grave,
et appuj-ant doucement ses lèvres sur les siennes
Mon âme? la voici, mon bien-aimé !
Ils restent éperdus, comme inanimés et sans paroles.
AXLL, rouvrant les yeux
Tu as frissonné : — le froid de ces pierres, sans
doute.
Il s'est doucement dégagé.
En haut, de vieilles salles — où des feux, nuit
et jour, brûlent...
oARA, souri antî
Non; c'est de nous seuls que je frissonne.
262 AXEL
Ne préfères-tu pas attendre ici notre premier
soleil?
Axel, éperdument, tout à coup
0 vision dont je voudrais mourir ! Mais tu
m'apparais inconcevable ! D'où viens-tu ? Quel fut
ton être humain jusqu'à... nous?
DAR a , souriante
Cela t'intéresse? Oh! se peut-il!
Elle écarte ses cheveux sin' son front.
C'est qu'en vérité, ce que tu demandes, je l'ai
oublié. Depuis que je suis comme une impératrice
d'Orient, je ne sais plus que toi. Je date d'une
heure: ce qui précéda celte heure n'est plus. —
Redescendre dans la mémoire de la vie ! tu le
veux ?
AXLL
En quelles inflexions d'amour se joue ta voix
de colombe! Non, — laisse les souvenirs ! — ne
disparais pas dans les vaines évidences de la terre;
demeure-moi, plutôt, toujours inconnue!... Que
sommes-nous, même dans le passé? tel rêve de
notre désir.
LE MONDE PASSIONNEL 263
S ARA^
Mon cher époux, voici l'anneau donné à mes
aïeules pour gage des nuits nuptiales : regarde ce
qui est gravé sur son antique émeraude.
Elle élève un peu sa main droite : une ba'j;ue familiale,
ouvrée d'armoiries, étincelle à l'un de ses doigts,
Axel, un instant, considère le fatidique joyau; puis,
après une songerie muette et devenue taciturne, il
la regarde.
Axel, avec un grave sourire
Oui, ce serait à penser... qu'il est un destin !
Sara, di! môme
Certes, et si l'illusion t'en semble belle, va, je
l'imagine aussi.
Axel, Jcbout, profondément soucieux
Puisque, mystérieuse, elle paraît s'efforcer,
autour de nous, de se réaliser, aidons-la d'une
croyance ; elle nous laissera comprendre que nos
êtres s'attendaient. un siience.
DARA, regardant autour d'elle, et comme pour dissiper
leurs pensées
J'ai aussi une famille de marbre, dans un manoir,
264 AXEL
au nord de France. Là dorment mon père Yvain de
Manpers, noble paysan, — ainsi que ma mère,
une auguste rappelée du Ciel !
Se tenant par la main, tous deux marchent vers un
mausolée; une féminine statue aux mains jointes est
étendue sur la pierre, un lévrier sculpté à ses pieds.
— C'est ta jeune mère, n'est-ce pas? — Oui,
tu as ce noble front... et, vois, que de mélancolie!
Oh ! que de fuis n'ai-je pas ressenti que sa douce
main s'appuyait, invisible, sur la mienne, lorsque
j'entrouvrais son livre d'Heures, au monastère!
EHe s'incline: puis à demi-voix.
— Madame, vous le voyez : je donne à votre
enfant tout ce que je suis.
AXEr. , reltvant la téta
Au monastère?
oARA, s'éloignanl, la main appuyée à l'épaule d'Axel
Je parle d'une abbaye où toute ma jeune vie fut
détenue... Je crois me souvenir, même, d'y avoir
souffert.
Axel, tressaillant, — et d'une voix basse,
contrariée, saccadée
Ah! le mendiant s'assoira dem:iin sur quelque
LE MONDE PASSIONNEL 205
pierre dispersée de cette bâtisse ! Elle n'est plus. —
Le nom de cette ab])aye?
b A R A , d'une voix douce et en repoussant doucement, du pied,
d'importunes pierreries sur le sable
0 mon frère Axel ! Il est si difficile aux offenses
de m'atteindre que la clémence envers elles ne
m'est d'aucune gloire. Songe! Des cœurs condam-
nés à ce supplice de ne pas m'aimer doivent-ils
être encore punis d'un tel malheur ! Et, s'ils furent
coupables, en quelque passé plus lointain que la
vie, au point de s'être créé cet actuel tourment,
ne sont-ils pas assez infortunés d'être d'une telle
nature? Nous ne devons que les plaindre. — Me
haïr? Tu ne saurais excéder, pour eux, ce châti-
ment.
Pensive, — pendant qu'ils semblent oublieux du grand trésor :
Certes, en ce cloître, j'ai vu des yeux cruels où la
Foi ne brûlait qu'e:i renvoyant la lueur d'une torche
de bourreau. A. ces yeux, le ciel ne semble pas
assez sombre ; ils trouvent utile que la fumée des
bûchers s'ajoute à ses nuages. J'ai entendu bittre
des cœurs menaçants, — où la Crainte, éperdue,
d'un Dieu... — de l'idée, n'est-ce pas, qu'ils se
font de Dieu ! — s'aveugle, elle-mènne, jusqu'à se
croire l'Amour, — où le « Commencement de la
266 AXEL
sagesse» se prend, orgueilleux, oubliant sa limite,
pour la Sagesse-infinie. — N'espèrent-ils pas que
la vengeance, prochaine, de leur blanche évadée,
légitimera les prières qu'à celte heure, sans doute,
ils adressent pour mon salut?
Souriante, puis, peu à peu, tristement:
Qu'ils me plaignent donc, ou me condamnent...
par contenance ! Je leur laisse, en ma redou-
table miséricorde, l'indigne pensée qu'ils conçoi-
vent de leur délivrée ! En vérité, de quoi m'accu-
seraient-elles devant un Dieu, ces consciences faites
d'une rigueur défendue, qui ne surent jamais que
scandaliser mon espérance? Mon âme redoute peu
ces juges méchants, qui osent affronter, ainsi, la
terrible colère de la Colombe. — Ces cœurs voilés
ont l'innocence des gouffres, je le sais ! Les gouffres
disent aussi : (t Je reflète la Lumière ! » Tout
reflète la lumière : ils ont donc un vrai tel qu'un
autre; mais... à chacun son infini ! — Va, laisse à
leurs propres âmes le soin de se punir! Moi, je ne
daigne punir les gouffres — qu'avec mes ailes.
AxiiL, dont la voix tremble, sourdement
Le nom de cette abbaye !
Sara Ta regarde : — voici qu'elle vient de reconnaître
à quel inexorable degré ses paroles ont allumé l'indi-
LK MONDE PASSIONNEL 2G7
gnation de son jeune élu. Des représailles de sang et
de feu flambent dans les j-eux d'Axel^ — qui, certes,
exécutera ses rêves d'extermination, dès ses premiers
jours de toute-puissance.
Elle tressaille en l'enveloppement de ce vaste amourven-
geur. Après un long silence, elle se laisse tomber aux
genoux de son jeune amant.
Tout illuminée, eu ses noirs vêtements, par la lampe,
les scintillations des pierres précieuses éparses autour
d'elle et le voisin éclat du flambeau, elle appuie ses
pâles mains sur la poitrine haletante du jeune
homme ; — celui-ci recule, saisi de trouble et comme
ébloui ; — mais elle le suit, agenouillée, sur le sable
de l'allée mortuaire.
oARA, d'une voix étrange et grave
— Axel ! fais grâce à cette prison sainte, — au
nom des vitraux où la lumière du soir me semblait
si belle ! au nom des orgues, qui, sous mes doigts,
ont pleuré de si lourds sanglots ! au nom de ces
froids jardins, où s'est assise, tant de fois, ma mé-
lancolie !...
Je t'inlercède encore au nom d'une toute jeune
fille, aussi pâle que nous, mais pareille aux séra-
phins de l'exil — et dont le cœur, consumé de
l'amour natal, était si épris de sacrifices... qu'il
me donna la fleur de ses rêves candides, préférant
se perdre à se garder !
Grâce ! au nom de cette enfant que j'ai désolée !
Oh ! par ses yeux purs, encore troublés de ma
268 AXEL
pensée, hélas ! et que son Dieu délivrera, certes,
de mon ornière, — par sa tendresse céleste et soli-
taire, — c'est moi qui te supplie !
AXEL, après un frisson, sourdement
Je ne fais grâce à cette demeure et à ses hôtes —
qu'en mémoire de cette nuit où je t'ai vue.
Il s'arrête, les yeux fixes, les poings crispés.
oARA, debout, radieuse, renlai;aQt et le baisant au front
Axel ! mon jeune roi !
Axel, s'éloigmnt avec elle vers le prie-Dieu et regardant, comme
pour la première fois, le sombre miroitement des vêtements de Sara
— Mais, pourquoi ce deuil, en cette nuit de
joie, Sara?...
oARA, très simplement
Je porte le deuil non d'une créature humaine, —
je n'en ai pas connue qui méritât ce signe de tris-
tesse, — mais d'une amie plus obscure — oh! si
humble! si perdue parmi les choses!...
Vois, — toi, qui seul peux me comprendre!
Elle ôte de sa poitrine une (leur fanée.
Regarde, comme si nous étions seuls sur la terre,
LE .MONDE PASSIONNEL 269
perdus entre le rêve et la vie, cette mystérieuse
fleur, Axel !
Harpes redisant dans Tonibre le cliant des Rose-Croix.
— Vois l'inconsolable rose ! — Elle m'apparut
dans un enclos désert, par une aui'ore de dangers :
je m'enfuyais! C'était au sortir du cloître de Sainte
ApoUodora. Mes vêtements Lianes, arrachés de la
fête mystique, se confondaient avec la neige dont
les lourds flocons, au tomber des branches de la
forêt protectrice, efïïiçaient les traces de mes pas.
Armée, de ce ferme poignard, contre nos sem-
blables et aussi contre les bêtes des bois, et toute
frémissante encore de la lumière des cierges,
j'écoutais, dans la nuit, les cloches perdues qui
rappelaient au.\ échos du monde la naissance de
l'enfant Enmianuël, hélas ! pour qui j'aui'ais voulu
mourir. — Soudain, aux clartés des dernières
étoiles, le prodige de cette fleur, victorieuse de
l'Hiver à mon exemple, attira mes regards et sa
vision me sembla dégagée de moi-même! L'har-
monie entre les choses et les êtres n'est-elle pas
infinie?... Celte royale rose, symbole de mon
destin, correspondance familiale et divine, ne
devais-je point la rencontrer, dès mes premiers
pas? Son clair miracle saluait mon premier matin
de liberté ! C'était comme un avertissement mer-
270 AXEL
veilleux, image peut-être fixîe iVune $,eidc parole
ou je )n étais incarnée l'heure précédente. Elle
me fit tressaillir, cette fleur, qui me semblait éclose
de mon âme ! Sans doute elle reconnut mes lèvres,
Axel, lorsqu'au dédain de tous les périls, je lui dis,
en un long baiser, mes grands espoirs ! — Muette,
sous ma bouche maternelle, je sentis, en mon
cœur, qu'elle me suppliait de la cueillir. Dou-
cement, donc, j'arrachai toute sa tige, à travers les
dures épines, sur l'arbuste mort d'où elle s'était
élancée et qui la supportait. Puis, je réchauffai,
sous mon haleine, le souflle de son parfum entre
mes mains, — entre mes mains qui tenaient encore
cette arme secrète, forgée en de vieux jours.
Elle montre le poignard cruciforme, tombé à terre.
— Ecoute! Des esprits, — que sais-je... des
génies, étaient, certes, enfermés en sa beauté!...
Aussitôt, des passages de l'Histoire humaine,
jusque-là voilés à mon esprit, s'illuminèrent, en
ma mémoire, de significations augustes et surna-
turelles. Ainsi, je compris, sans pouvoir m'expli-
quer même l'intérêt que je prenais à le com-
prendre, pourquoi cette fleur, ainsi placée, par
hasard, entre mes mains, sur la croix de mon poi-
gnard, formait un Signe qui avait dissipé, autrefois,
comme du sable, les plus fiers et les plus solides
LE MONDE PASSIONNEL 271
empires. Ce Signe, je l'ai bien vu, tout à Theure,
étinceler sur chacun de ces tombeaux, montrant les
pistolets jetés à terre, au feu de CCS amics traîtres,
— lorsque, sur toi...
Elle enlace Axel de ses bras, passionnément.
AXLL
— Elle t'inspirait, dis-tu, Sara?
Sara.
Oh! mille pensées!... Je me souvenais, par
exemple, que l'un des voyants de l'Humanité s'en
était tenu à la forme de cette fleur pour exprimer,
en ses vers, les cercles sacrés et vermeils des
paradis de la nouvelle Espérance ! — Puis,
songeant aux hommes moqueurs, je ne pouvais,
malgré le froid indicible, résister à sourire — en
me rappelant que le plus grave, oh ! le plus indus-
trieux des peuples s'était entre-immolé lui-même,
pendant un siècle, pour des roses. — un silence.
Oui, ce fut ma seule compagne et ma mystérieuse
amie pendant la longue route; alors que, vêtue en
pèlerin, je marchais, les yeux fixés sur l'étoile qui
brille sur tes forêts, pendant que le passant m'ou-
trageait dans le crépuscule ! Et le cher parfum de
celte fleur auxiliatrice me ranimait, lorsque avant la
•272 AXEL
première grande ville rencontrée où je vendis à des
Juifs mon collier de perles et d'opales, — la faim,
les veilles et le sommeil épuisaient mes pieds soli-
taires.
Axel, à genoux auprès d'elle et lui baisant les pieds
Oh ! que je brûle mes lèvres sur tes pieds pâles,
gloire des marbres futurs !
DARA, les yeux sur la fleur morte
Au lever des soleils, j'éprouvais en elle qu'il
lui semblait plus doux de mourir en ma poitrine
que d'en renaître exilée. Yoilà pourquoi je porte
le deuil de son enchantement, à présent que ses
esprits se sont envolés d'elle vers la plus haute
essence de sa lumière. Elle a voulu mourir de
mon ombre, en m'aimant ! — Laisse, que j'en
essuie tes douces paupières ! . . . Vois ! . . . Elle semble
revivre! — Elle prend tes jeunes larmes pour de
la rosée! — Mais plutôt... Non, — non! je veux
l'effeuiller cruellement sur toi, mon chevalier, en
présage de tous les abandons que mon amour trou-
vera pour te ravir !
Elle effeuille, en silence, la fleur sur le front et les
cheveux d'Axel ; puis, devenue étrange et grave,
tout à coup :
— Comme je suis heureuse de voir que lu
LE MONDE PASSIONNEL 273
t'intéresses ainsi, pour peu que je l'en parle, au
fantôme d'une fleur effacée !...
AXEL, lui couvrant les mains de baisers
et la contemplant délicieusement
Je t'aime.
Sara, debout, près d'Axel, et appuj'ée au prio-Dieu, parlant
comme si elle suivait, en un songe, une succession de mi-
rages entre ses paupières A demi fermées.
Dis, cher aimé ! Veux- tu venir vers ces pays où
passent les caravanes, à l'ombre des palmiers de
Kachmyr ou de Mysore ? Veux-tu venir au Bengale
choisir, dans les bazars, des roses, des étoffes et
des filles d'Arménie, blanches comme le pelage
des hermines? Veux-tu lever des armées — et
soulever le nord de l'Iran, comme un jeune
Cyaxare? — On, plutôt, si nous appareillions pour
Ceylan, où sont les blancs éléphants aux tours
vermeilles, les arasde feu dans les feuillages, et d'en-
soleillées demeures où tombent les pluies des jets
d'eau dans les cours de marbre? — Veux-tu vivre,
durant quelques jours, d'une existence étrange et
lointaine, en ces habitations de porcelaine, à Yeddo,
où sont les lacs japonais? Là s'épanouissent, sous
la lune, des touffes de (leurs barbares pareilles à
des faisceaux de poignards parfumés. Le soir, il
18
274 A X L; L
nous plairait, peut-être, de revenir, en fumant
l'opium dans les tuyaux d'or et de jade, au berce-
ment des palanquins. — Aimes-tu mieux que je
me baigne dans les vagues où se mira la grande
Carlhage, près d'une maison de basalte où brûlent,
sur des trépieds d'argent, des parfums? — Ou si
nous visitions les rouges Espagues ! Oh ! ce doit être
triste etmerveilleux, les palais de Grenade, le Géné-
ralife, les lauriers-roses de Cadix l'Andalouse, les
bois de Pampelune, où les citronniers sont si nom-
breux que les étoiles, à travers les feuillages, en sem-
blent les (leurs d'or! Et les vestiges des temples sar-
rasins, l'Art disparu, les villes moroses! — Et, plus
loin, les îles Fortunées, où l'hiver, tout en fleurs,
humilie le printemps des autres contrées ! Là, ce
sont des rochers que l'aube transfigure en saphirs
immenses, et le Ilot vient y mourir, dans une
brume d'or et d'opale, doux comme un dernier
baiser. — Si tu le préfères, nous réaliserons des
rêves de gloire, nous accomplirons des tâches su-
blimes ! nous nous ferons bénir par des peuples ! —
Mais, si tu le veux aussi, toi l'espingole à l'épaule
et moi la harpe à la ceinture, vêtus de riches
haillons diaprés, nous irons, en nomades, chanter
sur les routes et dans les carrefours des villes de
Bohème, comme les tziganes basanés; je dirai
l'avenir aux l)elles filles, et l'on nous jettera des
LE MONDE PASSIONNEL 275
pièces d'argent dans une sébile, pour notre repas
du soir à l'hôtellerie ! Ainsi nous pourrons chemi-
ner, en chantant, depuis le sud du pays des Bul-
gares jusqu'au détroit deBab-el-Mandeb. — Veux-
tu que nous laissions étinceler, sous nos attelages,
les dalles des quais de la Neva, ou du Danube? —
Peut-être il te plairait de voir les danses des fem-
mes de Pologne et de Hongrie, avec des festins et
des musiques, au fond des palais? — Yeux-tu,
aventuriers hasardeux, sur notre brick aux canons
d'acier, en touchant aux archipels, explorer depuis
les côtes de Guinée jusqu'aux bords silencieux de
l'Hudson? Ensuite remonter le Nil? Illuminer l'in-
térieur des pyramides de Chephrem et d'Osyman-
dias dont nous pouvons doubler le cercle d'or! jNe
pouvons-nous également venir, aux bords du
Gange, fonder, nous aussi, quelque religion divine?
Va ! nous ferons des miracles, nous élèverons des
temples, et, sans aucun doute, le Ciel même nous
obéira. — Si nous allions, quelque jour, cueillir
des poisons délicieux en Mélanésie ec nous pro-
mener à Sumatra, sous les mancenilliers ? — Yeux-
tu laisser voir mon visage aux rivières qui coulent
près de Golconde, de Vishapour ou d'Ophir? Ou
voyager en Nubie sur les bords du Zaijr, la rivière
ténébreuse où le soir tombe sans crépuscule? —
Veux-tu venir voir Séleucie, où de saints apôtres
276 AXEL
ont piis la mer, allant à la conquête du monde? —
Veux-tu vivre à Antioche, parmi les ruines ? —
Là, des lierres suppliants arrêtent au passage le
pèlerin ! — Mais, plutôt, envolons-nous, comme
les alcyons, vers des horizons toujours bleus et
calmes, à Corinthe, à Palerme, sous les portiques
deSilistria! — Viens! nous passerons, en trirèmes,
au-dessus de l'Atlantide! — A moins que nous
n'allions contempler, plutôt, les clartés nocturnes,
sur la terre d'Idumée ? — Puis, aussi, le septen-
trion ! — Quel plaisir d'attacher nos patins d'acier
sur les routes de la pâle Suède ! ou vers Christiania,
dans les sentiers et les fjords éclatants des monts
de la Norvège! — Ne pouvons-nous, encore, aller
vivre, perdus en un cottage couvert de neige,
dans quelque village du Nord ? — Veux-tu voir les
landes désolées du pays de Galles? les parcs de
Windsor, et de la brumeuse Londres? P»oine, la
ville sombre des splendeurs? — le frivole Paris
illuminé? — Comme il doit sembler étrange
d'errer dans les rues bariolées de Nuremberg, la
patiente ville de minuit ! — Veux-tu troubler le
reflet des étoiles dans le golfe de Naples, ou dans
les lagunes de Venise, en laissant aller au sillage de
la gondole quelque étoffe merveilleuse de Smyrne
ou de Bassora? — Veux-tu voir, heureux en-
semble en quelque helvétien clialet, l'aurore briller
LE MONDE PASSIONNEL 277
sur les neiges du Mont-Rose? — Préfères- lu le
hamac des Antilles aux tentes de la Bessarabie ? ou la
volupté de l'espace? Nous laisser emporter tous les
deux sur la glace par les rennes, ou sur le sable
par les autruches, ou voir, autour d'une tente,
dans une oasis de l'ancienne Ileptanomide, les dro-
madaires paisibles et agenouillés? — Veux-tu
nous ensevelir àPompeia, dans une existence latine,
comme si les Césars vivaient encore? Ou, plus loin,
vers le plus sombre Orient? Viens. J'appuierai mon
bras sur le tien, au milieu des pierres qui furent
les jardins suspendus de jNinive ! et des ruines qui
furent Tlièbes, Sardes, Héliopolis, Ancyre, Sicyone,
Eleusis — et la ville des mages, Ecbatane! —
Aimes-tu mieux une tour de marbre près de l'Eu-
phrate, ou sous les sycomores de Solyme, ou sur
les hauteurs de l'Horeb? — Veux-tu rêver le rêve
oriental et joyeux? nous établir marchands à Sa-
marcande, et trafiquer ? Tu te feras l'ambassadeur
de quelque reine lointaine et tu me rendras visite
à Saba. Nous verrons, en rois soucieux, le soleil,
le soir, incendier les eaux de la Mer Rouge! —
Mais, si tu le veux, aussi, nous serons simplement
amoureux l'un de l'autre et nous irons, dans quel-
que hutte des Florides, écouter les colibris ! . . . Vois-
tu, puisque nous sommes tout-puissants, puisque,
maintenant, nous sommes pareils à des rois
278 AXEL
inconnus, que nous importe de préférer tel rêve
entre les rêves? Et, quant au pays de notre exil,
toutes les contrées de la terre ne seront-elles pas,
pour nous, l'île de Thulé ?
iVXEL , avec un grave sourire
Enfant! — Enfant radieuse !
SCENE V
AXEL, SARA, puis h CHŒUR DES VIEUX
SERVITEURS MILITAIRES, puis dans l'éloignc-
raent, le CHŒUR DES RÛCHERONS, - puis la
voix de UKKO.
Sara
— La mer, ô mon bien-aimé, je veux la mer
sublime! Laissons-nous, d'abord, aller vers l'Ita-
lie! vers ses ruines de marbre et de flamme, vers
ses golfes illuminés! INous épuiserons vite son clair
exil. — 0 nuits d'amour dans les palais!... Nous
achèterons le plus sombre entre ceux de Flo-
rence; — veux-tu? Florence doit être aussi belle
que le fut Palmyre !
En ce moment, les accents lointains d'une chanson, —
LE MONDK PASSIONNEL 279
UQ cliœur d(3 voix rudes qu'étoiitte l'épaisseur des
murailles souterraines, — leur parvient, à cause du
profond silence de Tenfeu.
Chokur des vieux Serviteurs militaires
Le maître s'en va du biirg en décombres,
Adieu, soifs d'amours, d'or et de combats!
Nous sommes très vieux et, bientôt, là-bas,
Nous serons des ombres.
A X E L
Mes servileurs veillent cette nuit. — C'est à ma
prière qu'ils boivent et chantent; ils saluent le
départ... d'un étranger.
Sara
Aussitôt que le petit jour frappera ces vitraux,
ent'uyons-nous au pays de l'Espérance! commo
oppressée à l'idée de joies futures, ot fermant les yeus, elle
appuie sa main contre le marbre d'une tombe : U VOluptè
de vivre!
Le LilIOEUR» assourdi par le lointain
Adieu l'orgueil noir du Passé de fer :
Avec nous s'éteint sa lueur profonde!
Ptireil au coucher d'un soleil d'hiver,
Tu meurs, ancien monde.
Soudainement, au dehors, le ciel se bleuit; un rayon
de l'aube traverse les franges des draperies du sou-
280 AXEL
pirail. — Au rouvrir de ses yeux, Sara raperçoit et
tressaille.
o A R A , s'écriant
— Le jour! l'aurore! Axel!... — Regarde! Quel
avenir levant !
Elle marche vers le soupirail, écarte la draperie : le
bleuissement du matin apparaît dans l'obituaire.
Le L II OE U II , dans les profondeurs du burg
Va! tu nous suivras dans le grand sommeil,
Avenir! — Buvons, puisqu'ainsi tout change I —
Et que sonne, enfin, le clairon de l'Ange...
.S'il est un réveil I
oARA, joyeuse, avec un sourire triomphant, après avoir montré
d'un geste l'immense trésor et les confuses pierreries
— Partons! c'est l'heure; enveloppons-nous de
nos manteaux. — Là-bas^ sous le feuillage violet,
des rayons font étinceler, déjà, nos fourrures, nos
armes; — l'attelage frappe du pied dans la rosée.
0 mon jeune amant! comme il va nous emporter
sous les branches embaumées d'orage! Nous voici,
fuyant dans une brume radieuse : — bientôt c'est
une chaumière qui nous apparaît, au chant des
oiseaux, avec son toit de mousse et baignée de
mille perles. — Quel bonheur de boire ensemble,
en nous souriant, debout, dans l'herbe parsemée
LE MONDE PASSIONNEL 281
de feuilles tombées, le lait matinal ! — Et nous
fuyons! Bientôt voici des humains, sur les routes!
puis un village!.., puis une ville!... des villes!
puis le soleil! puis le monde!
Un grand silence.
Axel, d'une voix étrange, très calme, — et la regardant
Sara! je te remercie — de t'avoir vue. L'attirant
entre ses bras : Je suis lieurcux, ô ma Hliale épousée !
ma maîtresse! ma vierge! ma vie! je suis heureux
que nous soyons ici, ensemble, pleins de jeunesse
et d'espérance, pénétrés d'un sentiment vraiment
immortel, seuls, dominateurs inconnus, et tout
rayonnauts de cet or mystérieux, — perdus, au
fond de ce manoir, pendant cette effrayante nuit.
Sara
Là-bas, tout nous appelle, Axel, mon unique
maître, mon amour! La jeunesse, la liberté! le
vertige de notre puissance ! Et — qui sait, de
grandes causes à défendre... tous les rêves à
réaliser!
Elle va vers les lueurs de l'aurore et tient la draperie
soulevée.
282 AXEL
g 2. — L."optîon suprême
Axel, grave et impénétrable
A quoi bon les réaliser?... ils sont si beaux !
Sara, surprise un peu — se retourne vers lui en le regardant
Mon bien-aimé, que veux-tu dire?
Axel, toujours tranquille et grave
Laisse tomber ces draperies, Sara : j'ai assez
vu le soleil. Un sllence.
Sara, anxieuse, à elle-même et l'observant encore
Pâle, — et les yeux fixés à terre, — il médite
quelque projet.
Axel, à demi-voix, pensif, et comme à lui-même
Sans doute, un dieu me jalouse en cet instant,
moi qui peux mourir.
Sara
Axel, Axel, m'oublies-tu déjà, pour des pensées
divines?... Viens, voici la terre! viens vivre!
LE MONDE PASSIONNEL 283
AXELj froid, souriant et scandant nettement ses paroles
Vivre? Non. — Notre existence est remplie, —
el sa coupe déborde! — Quel sablier comptera les
heures de cette nuit! L'avenir?... Sara, crois en
cette parole : nous venons de l'épuiser. Toutes les
réalités, demain, que seraient-elles, en comparai-
son des mirages que nous venons do vivre? A quoi
bon monnayer, à l'exemple des lâches humains,
nos anciens frères, cette drachme d'or à l'elTigie
du rêve, — obole du Styx — qui scintille entre
nos mains triomphales!
La qualité de notre espoir ne nous permet plus
la terre. Que demander, sinon de pâles reflets de
tels instants, à cette misérable étoile, où s'attarde
notre mélancolie? La Terre, dis-tu? Qu'a-t-elle donc
jamais réalisé, cette goutte de fange glacée, dont
l'Heure ne sait que mentir au milieu du ciel? C'est
elle, ne le vois-tu pas, qui est devenue l'Illusion !
Reconnais-le, Sara : nous avons détruit, dans nos
étranges cœurs, l'amour de la vie — et c'est bien
en REALITE que nous sommes devenus nos âmes !
Accepter, désormais, de vivre ne serait plus qu'un
sacrilège envers nous-mêmes. Vivre? les servi-
teurs feront cela pour nous.
Rassasiés pour une éternité, levons-nous de
table et, en toute justice, laissons aux malheu-
2S4 AXEL
reuxdont la nature est de ne pouvoir mesurer qu'à
la Sensation la valeur des réalités, le soin de ra-
masser les miettes du festin. — J'ai trop pensé
pour daigner agir !
h ARA, troublée et inquiète
Ce sont là des paroles surhumaines : comment
oser les comprendre ! — Axel, ton front doit brû-
ler; tu as la fièvre : laisse ma douce voix te guérir!
Axel, avec une impassibilité souveraine
Mon front ne brûle pas; je ne parle pas vaine-
ment — et la seule fièvre dont il faille, en effet,
nous guérir est celle d'exister. — Chère pensée,
écoute! et, toi-même décideras, ensuite. — Pour-
quoi chercher à ressusciter une à une des ivresses
dont nous venons d'éprouver la somme idéale et
vouloir plier nos si augustes désirs à des conces-
sions de tous les instants où leur essence même,
amoindrie, s'annulerait demain sans doute? Veux-
tu donc accepter, avec nos semblables, toutes les
pitiés que Demain nous réserve, les satiétés, les
maladies, les déceptions constantes, la vieillesse et
donner le jour encore à des êtres voaés à l'ennui de
continuer?... Nous, dont un Océan n'apaiserait pas
la soif, allons-nous consentir à nous satisfaire de
quelques gouttes d'eau, parce que tels insensés ont
LE MOiNDE PASSIONNEL 285
prétendu, avec d'insignifiants sourires, qu'après
tout c'était la sagesse? Pourquoi daigner répondre
amen à toutes ces litanies d'esclaves? — Fatigues
bien stériles, Sara ! et peu dignes de succéder à
cette miraculeuse nuit nuptiale où, vierges encore,
nous nous sommes cependant à jamais possédés!
DARA, d'une voix oppressée
Ah I c'est presque divin ! Tu veux mourir.
Axel
Tu vois le monde extérieur à travers ton âme :
il t' éblouit! mais il ne peut nous donner une seule
heure comparable, en intensité d'existence, à une
seconde de celles que nous venons de vivre. L'ac-
complissement réel, absolu, parfait, c'est le mo-
ment intérieur que nous avons éprouvé l'un de
l'autre, dans la splendeur funèbre de ce caveau.
Ce moment idéal, nous l'avons subi : le voici donc
irrévocable, de quelque nom que tu le nommes!
Essayer de le revivre, en modelant, chaque jour,
à son image, une poussière, toujours décevante,
d'apparences extérieures, ne serait que risquer de
le dénaturer, d'en amoindrir l'impression divine,
de l'anéantir au plus pur de nous-mêmes. Prenons
garde de ne pas savoir mourir pendant qu'il en est
temps encore.
286 AXKL
Oh! le monde extérieur! Pse soyons pas dupes
du vieil esclave, enchaîné à nos pieds, dans la
lumière, et qui nous promet les clefs d'un palais
d'enchantements, alors qu'il ne cache, en sa noire
main fermée, qu'une poignée de cendres! Tout cà
l'heure, tu parlais de Bagdad, de Palmyre, que
sais-je? de Jérusalem. Si tu sa^ais quel amas de
pierres inhabitables, quel sol stérile et brûlant,
quels nids de bêtes inuiiondes sont, en réalité, ces
pauvres bourgades, qui t'apparaissent, resplendis-
santes de souvenirs, au fond de cet Orient que tu
portes en loi-même! Et quelle tristesse ennuyée te
causerait leur seul aspect!... Va, tu les as pen-
sées? il suffit : ne les regai'de pas. La terre, te
dis-je, est gonflée comme une bulle brillante, de
misère et de mensonges, et, fdle du néant originel,
crève au moindre souille, Sara, de ceux qui s'en
approchent! Éloignons-nous d'elle, tout à fait !
brusquement ! dans un sursaut sacré !... Le veux-
tu? Ce n'est pas une folie : tous les dieux qu'a-
dora l'Humanité l'ont accompli a\ant nous, sûrs
d'un Ciel, du ciel de leurs êtres!,.. Et je trouve,
à leur exemple, que nous n'a\ ons plus rien h. faire
ici.
S A R A
Non! c'est impossible!... Ce n'est plus vérl-
LE MO.NDb; PASSIOiNXKL 287
table! — C'est inhumain plutôt même que surhu-
main! Mon amant! pardonne! j'ai peur! Tu me
donnes le vertige. — Oh ! je défendrai la vie ! Songe !
mourir — ainsi? Nous, jeunes et pleins d'amour,
maîtres d'une souveraine opulence I beaux et intré-
pides! lout radieux d'intelligence, de noblesse et
d'espoirs! Quoi! tout de suite? Sans voir le soleil,
une fois encore — et lui dire adieu ! Songe! C'est
si terrible!... Veux-tu — demain? Peut-être,
demain, serai-je plus forte, n'étant plus à moi-
même !
Axti,
0 ma bien-aimée ! 0 Sara! Demain, je serais le
prisonnier de ton corps splendide ! Ses délices
auront enchaîné la chaste énergie qui m'anime en
cet instant! Mais bientôt, puisque c'est une loi
des êtres, si nos transports allaient s'éteindre, et
si quelque heure maudite devait sonner, où notre
amour pâlissant, dissipé en ses propres llammes...
Oh! n'attendons pas cette heure triste. — Notre
résolution n'est-elle pas si sublime qu'il ne faut
pas laisser à nos esprits le temps de s'en réveiller.
Un profond silence.
Sara, pensive
Je tremble : — mais c'est peut-être d'orgueil,
288 AXEL
aussi!... Certes, si tu persistes, je t'obéirai! je te
suivrai clans la nuit inconnue. — Pourtant, sou-
viens-toi de la race humaine!
Axel
L'exemple que je lui laisse vaut bien ceux qu'elle
m'a donnés.
Sara
Ceux qui luttent pour la Justice disent que —
se tuer, c'est déserter.
Axel
Sentence de mendiants, pour qui Dieu n'est
qu'un gagne-pain. •
Sara
Peut-être serait-il plus beau de songer au bien
de tous!
Axel
L'univers s'enlre-dévore ; à ce prix est le bien
de... tous.
Sara, un peu éperdue
Quoi! renoncer à tant de joies?... Abandonner
ce trésor à ces ténèbres ! n'est-ce pas cruel !
le monde passionnel 28y
Axel
L'homme n'emporte clans la mort que ce qu'il
renonça de posséder dans la vie. En vérité — nous
ne laissons ici qu'une écorce vide. Ce qui fait la
valeur de ce trésor est en nous-mêmes.
oARA, d'une voix plus sourde
Nous savons ce que nous quittons : non pas ce
que nous allons trouver!
Axel
Nous retournons, purs et forts, vers ce qui nous
inspire l'héroïsme vertigineux de l'affronter.
Sara
Entends-tu le rire du genre humain, s'il appre-
nait jamais la ténébreuse histoire, la folie surhu-
maine de notre mort?
Axel
Laissons les apôtres du Rire dans l'épaisseur.
La vie, tous les jours, se charge de les bâtonner
de son châtiment.
Les premiers rayons de l'aurore traversent le vitraiL
19
290 AXEL
oARAj pensive, après un silence
Mourir !
Axel, souriant
0 bien-aimée ! je ne te propose pas de me sur-
vivre, tant je suis persuadé que tu ne te soucies
déjà plus, en ta conscience, de ce leurre misérable
qu'on appelle « vivre d.
Il regarde autour de lui, comme cherchaat des yeux le
poignard.
Sara, relevant la tête, maintenant d'une pâleur do cierge
Non. J'ai, dans cet anneau, sous cette émeraude,
un foudi'oyant poison : cherchons une coupe entie
les plus belles, parmi ces orfèvreries... et qu'il
en soit fait selon ta volonté.
Axel, l'enlaçant dans ses bras et la considérant
dans une extase sombre
0 fleur du monde !
Après un moment, il la quitte et se dirige vers les mon-
ceaux étiucelants du souterrain. — Sara, pendant
qu'il remue les joyaux et les objets d'or, a repris,
sur les tombes, les grands colliers de diamants et
s'est parée en silence.
LE MONDE PASSIONNEL 291
oARA, doucomeut, vers les vitraux
Quel beau soleil !
Axel, revenant et tenant à la main une coupe magnifique
incrustée de pierreries, regarde Sara , puis l'observant, et
d'une voix douce
Veux-tu nous promener dans la plaine, en
cueillant des (leurs de ce printemps? Quelle joie
de sentir le vent du matin dans nos cheveux!
Viens! nos lèvres se toucheront sur la même pri-
mevère !...
oARA, qui a deviné la mélancolique pensée d'Axel
Non. Je t'aime plus que la vue du soleil : nos
lèvres toucheront leurs empreintes sur le bord
radieux de cette coupe! — Voici mon anneau... de
fiancée, aussi !
Elle ôte son anneau familial, presse le ressort de Térae-
raude et répand au fond de la coupe d'Axel les quel-
ques grains de poudre brune qui se trouvent dans
le chaton d'or.
Axel
La rosée tombe encore ; quelques-unes de ses
claires larmes suffiront pour dissoudre ce poison
dans ce calice sacré!
292 AXEL
Il monte sur un sépulcre, près du soupirail; et tandis
que Sara caresse, distraitement, un lévrier de marbre,
élevant sa main droite où rayonne son hanap tragique,
il passe le bras au dehors, à travers les barreaux,
Ainsi, le ciel sera de complicité avec notre sui-
cide!
Au loin, des voix, dans les forêts, chantent un chant du
matin : ils écoutent.
Chœur des Bûcherons, dans l'éioignement
En joie! en joie !
Sus aux grands arbres dont la mort nous donne le pain!
Aux approches matinales, sous les ombrages d'or,
Bûcheron, réveilleur des oiseaux, écoute!
Le vent, les voix, les feuilles, les ailes!
Tout chante, au fond des bois :
Gloire à Dieu !
Sara
Les entends-tu? Dieu? disent-ils! — Eux aussi,
les tueurs de forêts !
Axel
Laisse une belle syllabe tomber en paix dans
l'âme des derniers bois !
uARA, pensive, comme à elle-même.
J'ai tenu la hache, aussi ! mais — je n'ai pas
frappé.
Dans les plaines, appels, fanfares.
LE MONDE PASSIONNEL 293
URK-O, dans lo lointain
Sur le versant des monts fleuris
Voici la fiancée!
La rosée, au bas de sa robe blanche,
Jette une broderie de perles ;
Salut à mon jeune amour !
— Ils se baissent devant les vierges,
Les yeux d'un enfant germain I
C'est pourquoi ses pas sonneront sur la terre.
Axel
Ce sont des enfants qui s'épousent ! Prononce,
vers eux, une parole de bonheur : quelque pensée
leur venant de toi, Sara, les rendra, sans douter
plus charmants encore l'un pour l'autre !
oARA, souriante, se détournant vers lo soupirail
Ovous, les insoucieux, qui chantez, là-bas, sur
la colline... soyez bénis!
Axel, redescendant vers elle
Les lueurs de cetto lampe nuptiale pâlissent
devant les rayons du jour! Elle va s'éteindre.
Nous aussi.
Élevant sa coupe :
Vieille terre, je ne bâtirai pas les palais de mes
594 AXEL
rêves sur ton sol ingrat : je ne porterai pas de
flambeau, je ne frapperai pas d'ennemis.
Puisse la race humaine, désabusée de ses vaines
chimères, de ses vains dés'^spoirs, et de tous les
mensonges qui éblouissent les yeux faits pour
s'éteindre — ne consentant plus au jeu de cette
morne énigme, — oui, puisse-t-elle finir, en
s'enfuyant indifférente, à notre exemple, sans
t' adresser même un adieu.
Sara, toute étîncclanto de diamants, inclinant la tête
sur répaule d'AxOl et comme perdue en un ravissement mystérieux
Maintenant, puisque l'infini seul n'est pas un
mensonge, enlevons-nous, oublieux des autres
paroles humaines, en notre même Infini!
Axel porte à ses lèvres la coupe mortelle, — boit, —
tressaille et chancelle ; Sara prend la coupe, achève
de boire le reste du poison. — puis ferme les yeux.
— Axel tombe ; Sara s'incline vers lui, frémit, et les
voici gisant, entrelacés, sur le sable de l'allée funé-
raire, échangeant sur leurs lèvres le souffle su-
prême.
Puis, ils demeurent immobiles, inanimés.
A présent, le soleil jaunit les marbres, les statues; le
grésillement de la lampe et du flambeau se résout en
fumée dans le rais lumineux qui flue obliquement du
soupirail. — Lne pièce d'or tombe, roule et sonne
comme l'heure contre un sépulcre. — Et — troublant
le silence du lieu terrible où deux êtres humains
LE MONDE PASSIONNEL 295
viennent ainsi de vouer eux-mêmes leurs âmes à l'exil
du Ciel — on entend, du dehors, les murmures éloi-
gnés du vent dans le vaste des forêts, les vibi'ations
d'éveil de l'espace, la houle des plaines, le bourdon-
nement de la Vie.
APPENDICE
Cent quatre-vingt douze pages de ce livre étaient
imprimées, lorsque Villiers de VIsle-Adam mourut. Il
avait encore corrige deux feuilles, remanié la partie
d'Axel comprise entre la page 193 et la page 225, mais
il ne s'était pas décidé pourtant à donner le bon à tirer
aux éditeurs. Enfin les soixante-dix dernières pages ont
été retrouvées telles quelles en épreuves, à peine relues,
composées sur le texte autrefois inséré dans une revue,
« la Jeune France ».
Il convient de spécifier maintenant qu'à diverses
reprises Villiers notifia sa ferme résolution de modifier
toute la fin d'Axel. A sa probité de parfait artiste, des
scrupules de conscience s'ajoutaient; il jugeait qu'au
point de vue catholique, son livre n'était pas suffisam-
ment orthodoxe, et il voulait que la croix intervînt
dans la scène qui dénoue le drame.
Il était dès lors forcé de reprendre Axel en sous-
œuvre. L'on peut découvrir les traces de ce travail in-
298 AXEL
terrompu, dans ce fragment de manuscrit, retrouvé
après sa mort.
Cette scène non terminée devait s'intercaler à la
page 225, après cette réplique de maître Janus : « Elle
fa donné le sourire avec lequel tu viens d'attenter à sa
dignité maternelle ».
Axel
Également, elle me donna de la pitié que m'inspire sa
misère.
Maître Janus
L'homme se mesure à ce qu'il admire. Cette race que
tu traverses n'accède qu'au songer de ses grandeurs,
de ses inquiétudes mystérieuses, de ses aspirations
infinies, de ses hautes soufiFrances. Captive de l'aveugle
univers ivre de la Force, la race humaine ressent la
soif de justice; elle inventa la compassion, la chasteté,
la clémence... peut-être même a-t-elle deviné Dieu!...
Cesse de plaindre : admire. Ainsi se pressentira dans
ton être une plus excellente sélection future : et ta
pensée de plus lard ne s'assombrira pas à ce ressou-
venir : quand j'étais un homme.
Axel, montrant le livre resté entr'ouvert
Cependant ceci n'est qu'une religion moins Dieu,
réclamant une foi gratuite et robuste, en offrant moins
que des incertitudes.
Maître Jands
Nulle incertitude pour l'Homme, en dehors d'une foi
dans le but qu'il se choisit. — Et quel but proposer à
APPENDICE 299
ta vie plus digne d'elle que d'atteindre de telles fina-
lités!
Axel
Mon esprit se détourne aujourd'hui de ce genre de
mirages. Un ciel d'orgueil à jamais vide et à l'abandon,
situé entre la prunelle et la paupière, ne suffit pas à
l'envergure d'une âme assoiffée de l'immense, à mon
humanité. Moi aussi, j'ai rêvé de Dieu; vraiment, c'était
plus beau. Foi pour foi, s'il faut choisir, il me paraît
plus sage de garder une croyance natale, qui a fait ses
preuves devant toutes les sagesses, dont les vieux mages,
sous une étoile, adorèrent le Révélateur enfant et qui
porte l'empreinte de Dieu. Cette foi court dans mes
veines. Je choisis de rester chrétien.
Maître J a n u s
Lorsque la Vérité te presse, ne te réfugie pas en une
doctrine qui te condamne. Le Verbe défend l'homicide
et prescrit la Pauvreté. Pour protéger des ombres de
richesses, tu viens de mettre à mort ton semblable,
ton prochain, que l'on t'enjoignit d'aimer comme toi-
même. Ne te vante pas d'être chrétien, pour te dis-
penser d'être un homme.
Axel
Je n'ai tué que pour sauvegarder ma solitude ! —
C'est depuis cet instant que le rêve de ce trésor
Maître Janus
Au fond de tes pensées, l'idée qu'il pouvait, un jour,
t'être conféré par un sort merveilleux, que tu te pro-
posais d'aider par certaines pratiques ténébreuses, se
mêlait au désir de défendre cette solitude. Sans cela,
300 AXEL
les pores de ton être ne boiraient pas. en une absorp-
tion si soudaine, les impurs miasmes passionnels du
sang versé. Ta chair d'adepte avait gagné déjà des
transparences. C'est ce désir seul qui a créé le chemin
de cette attirance entre ton être et ces miasmes fu-
mants et hantés. Leurs larves prennent ce chemin vers
ce qui peut les recevoir. Sans quoi, tu leur serais im-
pénétrable. — Le fait seul qu'à travers tant d'obstacles,
l'ensemble de cette aventure tentatrice se soit présenté
ici — prouve que tu songeais obscurément à cet or de-
puis longtemps. N'oublie pas qu'il n'arrive à l'Initié
que ce qu'il s'attire. Et que plus il augmente en pureté,
plus des volontés néfastes s'efforcent de la troubler. En
immolant un homme à propos d'une même convoitise
entre lui et toi, tu as commis un acte d'imprudence des
plus insalubres
Axel
Pouvais-je donc le laisser partir, emportant le scan-
dale de ce secret?
TABLE
Pages,
PREMIÈRE PARTIE. — Le Monde religieux. . 3
§ 1. — ... et forcez-les d'entrer 5
§ •!. — La renoiiciatrice 44
DEUXIÈME PARTIE. — Le Monde tragique . , 57
§ 1. — Les veilleurs du souverain secret 59
§ 2. — Le récit de Herr Zacharias 101
§ 3. — L'Exterminateur 120
TROISIÈME PARTIE. — Le Monde occulte. . . 199
§ 1. — Au seuil '201
§ 2. — Le renoncialeur 227
QUATRIÈME PARTIE. — Le Monde passionnel. 233
§ 1. — L'épreuve par l'or et par l'amour 235
§ 2. — L'option suprême 282
Appendice 297
o**^ lu., .' '':' <^,. /C
(/-ayéut^Y tifytyÙ^ Xjl, Uji/&y^&<^ •
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